Entente Cordiale : Partie II
Loïc tousse, mais sa toux est si articulée que les membres du conseil se tournent vers lui et ont raison de le faire.
« Pour la question du climat social, je pense qu’il est important que Edan intervienne avant qu’elle ne soit abordée, elle a tout à voir avec la mauvaise nouvelle qu’il m’a fait parvenir. »
Tous les regards braqués sur lui, le jeune homme avance ses mains sur la table, ses épaules voûtées, et déclare d’une voix faible :
« Les avant-postes situés dans l’est du Royaume, voient de plus en plus de navires de Vylyindyl accoster, il s’interrompt pour corriger sa diction chaotique, ce sont des navires civils, il n’y a pas de soldats à bord, et nos officiers hésitent à incendier ou à arrêter cet afflux. »
Maïlys croise ses bras et s’appuie sur sa chaise. Son regard a changé, plus sombre, Nimod et Pierrick adoptent des attitudes au moins aussi hostiles. Amel demande :
« Combien sont-ils, ces immigrés ? »
Loïc est pris d’une quinte de toux qui fait grincer des dents au Praedicator, avant de se râcler la gorge et de couper son jeune collègue.
« On ne saurait pas l’estimer convenablement, mais ils sont bien plus nombreux que d’habitude. On rencontre des incidents dans les villages de l’est, parce que la population refuse l’arrivée massive des Vylyindiens. Ceux qui se sont intégrés font l’objet de pogrom, on nous a signalé quatre morts, des hommes battus à mort par des foules pour deux d’entre eux, un pendu, et un égorgé.
— Pour quelles raisons ?
— Ils en citent dix-mille, répond Loïc en haussant les épaules, mais la vraie raison c’est qu’ils sont trop nombreux, on fait donc face à un autre problème : l’exode des Vylyindiens autrefois intégrés vers l’ouest, vers Iron d’abord, puis…
— … Ragwell, la coupe Maïlys, on va se retrouver avec de plus en plus d’immigrés Vylyindiens dans nos rues, après qu’ils aient été chassés par des Rysoneliens. »
Le poing serré devant sa bouche, la femme paraît prête à le mordre. Le Praedicator sent l’atmosphère s’appesantir.
« Qu’est-ce que l’on craint ?
— Que parmi les immigrés, certains se radicalisent à en vouloir à nos concitoyens, qu’ils finissent par rendre les coups, et qu’on se retrouve avec une vraie petite guerre civile. »
Pierrick ricane après sa réplique. Son visage émacié souligne ses traits tirés et remplis de haine. Le Praedicator connaît l’homme discret, jamais il n’a été aussi affecté. Silel s’avance pour prendre la parole.
« Les plaies de la guerre sont encore trop fraîches, on soigne encore des gueules cassées.
— C’est la guerre qui tue, l’interrompt Shifa, pas les hommes. Les Vylyindiens ont autant saigné que nous, et commencer à nous attaquer à des civils qui fuient la misère ne va aider personne, la guerre civile n’arrivera que si nous la provoquons. »
Maïlys se tourne vers Shifa, et secoue la tête.
« Va dire ça à ceux qui ont perdu un mari au combat…
— Ou un enfant. »
Pierrick grince des dents, son poing tremble sur la table. Nimod est lui aussi tendu, et inspire en dirigeant son attention vers Amel.
« Faut réguler maintenant, soit on les empêche de venir, soit on court à la catastrophe.
— La plupart ont plus de ressentiment envers l’Empire qu’envers la couronne, s’agace Shifa d’une voix éraillée, ils n’ont pas traversé l’océan sur ordre des Haut-conseillers, ils sont là pour fuir la famine.
— Et nous l’amener en prime, ricane Nimod, on peut nourrir le Royaume et on pourra le nourrir d’autant mieux que notre population décroît parce que nos mires ne sont pas capables de soigner cette peste grise…
— … Ferme ta gueule ! »
Shifa frappe du poing sur la table, Pierrick se lève d’un bond et Silel l’attrape par l’épaule. Amel craint le silence qui suit et se redresse.
« Shifa, adresse-toi correctement à Nimod. »
Ce dernier se tourne vers Amel, un sourire en coin. La mire respire lourdement, consciente que tous les regards sont tournés vers elle, Shifa confronte le Praedicator.
« Je ne le laisserais pas pourrir nos efforts pour que les gens vivent en paix, la basse-ville est à bout, et ils veulent… elle se perd dans ses mots et s’agace en haussant le ton… ils veulent que les gens s’entretuent encore plus !
— On ne veut pas que ça recommence, intervient Maïlys, tu ne peux pas demander aux gens d’accepter de vivre avec des Vylyindiens alors que certains attendent toujours de savoir si leurs proches sont morts ou juste disparus.
- Je suis désolé pour ton mari Maïlys, mais chasser des réfugiés n’aidera personne. »
La cheffe de la logistique se raidit. Pierrick, furieux explose devant Shifa :
« Et tu penses que te saouler va aider qui !? »
Le ton monte. Les invectives se multiplient. Amel cherche du soutien vers Loïc qui le regarde dans tous son impuissance. Même Edan semble prêt à se jeter dans la mêlée des insultes en trahison qui fusent.
Le Praedicator se met à penser à Ylius. Le silence qui accompagnait chacune de ses prises de paroles. Le calme après la répression des manifestants dans les rues, on entendait plus que les sanglots des mères.
Ses poings se serrent.
Il s’en veut déjà.
Il cogne la table si fort que l’acier s’enfonce dans le bois.
Les invectives se réduisent seconde après seconde. Les rainures enfoncées laissent affleurer des échardes, tranchantes comme des lames.
On ne voit plus la couleur des yeux du Praedicator sous ses sourcils.
« Que la garde effectue des contrôles dans la basse-ville, que tous les citoyens soient fréquemment contrôlés, Vylyindiens ou non, et que l’on effectue un triage des immigrés au niveau des avant-postes à l’est. C’est faisable, Loïc ? »
Il se tourne vers l’intéressé qui a un geste de recul en voyant l’attention que lui porte Amel.
Ce dernier a gardé un ton égal. Le chef de la garde se lève, imité par le jeune Edan, la table grince lorsqu’ils enlèvent leurs bras.
« Ce sera fait, Praedicator. »
Personne ne soumet cette décision aux votes.
Personne ne lève même les yeux.
La lèvre inférieure d’Amel tremble.
« Bien, merci pour vos efforts. »
Les deux hommes le saluent et quittent la pièce, heureux d’être congédiés.
Le Praedicator balaie du regard les conseillers devant lui, tous si écrasés par la pesanteur qu’ils comptent les veinures du bois.
Amel voit le sang qui roule sur le métal qui couvre ses doigts. Il ferme les yeux, et conclue d’un souffle.
« Remettons cette séance à la semaine prochaine. »

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