Entente Cordiale : Partie III
Les conseillers se dispersent, sans un mot. Le Praedicator attrape un linge et éponge le sang qui a goutté sur la table.
Lorsque Nimod passe le pallier de la salle du conseil, il s’arrête et jette un œil derrière lui. D’un pas tremblant, il se retourne pour avancer vers la table et faire à nouveau face à Amel. Ce dernier fuit le regard du propriétaire terrien, concentré sur les tâches qui imbibent le tissu. Il repense à Ylius, le sang qui s’écoulait de la commissure de ses lèvres.
Lorsqu’il relève les yeux pour regarder le conseiller, il voit les lèvres de ce dernier bouger, mais n’entend qu’un sifflement, le même qu’il percevait quand il se bouchait les oreilles. Les sourcils et les épaules basses, Nimod semble lui expliquer quelque chose, Amel aimerait l’entendre, mais les sifflements ont cédé la place à un terrible bourdonnement, comme si les coups d’Ylius sur son visage résonnaient encore dans sa boîte crânienne.
Le Praedicator ferme les yeux et ralenti sa respiration. Il songe au silence pour l’invoquer, à la tranquillité, celle qu’il a ressenti lorsque… lorsqu’il marchait et jouait avec Iris et qu’il arrivait à oublier qu’il avait à sa charge tout ce qu’Ylius devait assumer, en plus d’être le tuteur d’un enfant qui n’était pas le sien, et le conseiller, ou roi en intérim d’un Royaume en décomposition.
Il se sent tomber en avant. Il avance ses mains pour se réceptionner et la sensation de chute vient avec les mots de Nimod :
« … Amel ? »
Le Praedicator redresse la tête et croise enfin le regard du propriétaire, ses pensées confuses mais son ouïe à nouveau fonctionnelle.
« Excusez-moi, j’étais ailleurs, il se tient à nouveau droit, je vais devoir vous demander de répéter. »
Nimod toise Amel. À cette distance, le jeune homme perçoit à peine les tremblements de son aîné.
« Je tenais à m’excuser pour aujourd’hui, nous n’avons pas été à la hauteur des échanges. »
Le Praedicator prend quelques secondes pour pleinement comprendre ce que l’homme vient de lui dire. Lorsqu’il saisit la portée de cette déclaration, il ne peut s’empêcher d’y aller de son commentaire.
« Vous êtes malade ? »
Son interlocuteur ricane, bien que sa nervosité ne l’ait pas quitté.
« Non, j’ai juste constaté que vous arriviez à bout de patience, et que l’on était collectivement en train de vous faire vieillir trop vite, il marque un temps de pause, vous m’avez surpris au cours de ces cinq années. Je pensais que vous crameriez en vol bien avant et que votre projet de conseil s’effondrerait. Aujourd’hui, pour la première fois, je vous ai vu montrer des signes de surmenage, et si j’ai d’abord eu peur de votre réaction, je vois que c’est vous qui êtes en danger. »
Amel se tait. Il gaine ses épaules afin qu’elles ne s’affaissent pas et avale l’amertume comme s’il s’agissait d’une douceur.
« J’espère que ça vous apprendra que parfois, il vous faudra sortir de la posture du conciliateur pour endosser un rôle d’arbitrage plus actif, il fronce les sourcils et continue d’un ton affirmé, c’est une bonne idée, la gouvernance par conseil, mais vous vous faites bouffer le crâne par tout le monde. Je pense que vous avez compris que je défendrais mes intérêts, et je continuerai à le faire, mais si tout le monde défend les siens, vous ne pourrez pas avoir systématiquement un compromis.
— Le vote est là pour trancher.
— C’est ce que vous croyez, celui qui tranche, c’est l’arbitre. Vous nous demandez de passer d’un fonctionnement où le Roi avait tout pouvoir à un système où tout le monde expose ses intérêts, et où on devrait tous avoir le même poids, et ce qui devait arriver arrive : vous êtes en train de craquer. Je sais ce que c’est les responsabilités, et vous êtes en train de perdre pied. S’il y a des décisions que vous devez imposer, vous devriez le faire, et laisser à ce qui est débattable le soin de l’être. »
Amel ne comprend pas que l’homme qui lui tenait tête moins de dix minutes auparavant se mettait soudainement à le conseiller. Il analyse le visage de Nimod en essayant de déceler des micro-expressions qui trahiraient sa tentative de manipulation, mais il paraît sincère.
« Vous êtes en train de scier la branche sur laquelle vous êtes assis, Nimod, vous savez que si je dois décider seul, il arrivera que ça soit à votre détriment.
- C’est parce que vous partez du principe que je veux tout gagner, Amel. Mais à votre arrivée, j’ai commencé à comprendre que le Royaume avait peut-être une chance d’être mieux dirigé, et vous avez prouvé que ça pouvait fonctionner, votre projet de conseil. »
Il sourit à l’attention du Praedicator. Amel refuse d’y voir un signe honnête et sincère de compassion, préférant y lire une tentative de se mettre le maître de l’Ordre Praeceptors dans sa poche pour des sessions prochaines.
Mais il ne peut s’empêcher de sentir son cœur se réchauffer.
« Mais si vous craquez à force d’essayer de contenter tout le monde, on va perdre le Conseil, et on va gagner un tyran qui ne se sera pas senti virer de bord. »
Amel inspire. Cette phrase l’atteint d’autant plus que le sang sur les échardes est encore frais. Il se demande combien d’années le séparent du moment où Ylius est devenu le monstre qu’il a fallu abattre.
« En tout cas, si vous avez besoin de parler, vous savez à qui demander. »
Nimod le salue, et se détourne, le pas bien plus assuré qu’avant.
Le Praedicator ne souffle qu’une fois le silence retombé.

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