L'amertume devient son monde
Le bruit sourd que fait la tête d’Iris en cognant le mur fend le silence.
Dans sa chambre, elle se sert du choc de son front contre la pierre pour chasser les voix. Toutes les dix secondes pour être certaine qu’elle n’entende pas un mot. Elle ne ralentit la cadence que lorsqu’elle entend des bruits de pas dans le couloir, à ce moment précis, elle se détourne pour regarder les ombres qui dansent par la lumière qui filtre de sous la porte.
Cette sixième fois ce soir, elle comprend à nouveau que personne ne vient la voir. Il faut donc à nouveau se cogner la tête pour chasser les voix, si elle parvient à les vaincre, peut-être que quelqu’un voudra bien venir la voir.
Peut-être.
Mais ça fait mal.
Elle entend des pas plus lourds derrière elle. Iris redresse la tête, elle a si peur de regarder les ombres à nouveau passer sous la porte pour ne pas s’arrêter, qu’elle se refuse de se retourner.
Un bruit de métal crisse, cliquette.
La petite bondit de son lit et accourt vers la porte, elle va si vite qu’elle manque de peu de percuter la tranche. L’arrivant sursaute lorsqu’une tête se blottit contre son ventre, incapable de réagir alors que l’enfant éclate en sanglot. Les épaules convulsent, les doigts d’Amel restent en suspension au-dessus d’Iris, trop engourdis par la douleur qui date de moins de trois heures, et par son incompréhension.
La petite lève ses bras, ses doigts se glissent sous les jointures des aisselles de l’armure, s’agrippant à cette dernière. Elle ne se calme pas, alors il la soulève par les bras et fait poser la tête d’Iris sur son épaule. Il part s’asseoir sur le lit, et reste plusieurs secondes à supporter les pleurs nerveux de l’enfant.
Il regarde la peinture, et sous elle, sur le bureau, les dessins griffonnés avec rage par Iris. Les formes sont chaotiques, les arbres ressemblent à des lames, les rayons du soleil sont des flèches, et il y a des taches d’humidité ici et là. La gorge d’Amel se serre et il étreint Iris plus fort.
Jusqu’à ce que les pleurs ressemblent à des couinements.
« Mal. »
Il desserre son embrassade et laisse la petite s’asseoir sur ses genoux. La morve au nez, les yeux rouges et les lèvres retroussées sur des dents trop serrées. Amel remarque les traces sur le front de la petite, mais ne sait pas ce que c’est. Il caresse les marques et la petite se raidit immédiatement, comme tétanisée.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Il la sent trembler. Le visage de la petite se détourne de lui. Il pince ses lèvres et souffle quelques mots.
« Je suis désolé… »
Il n’a pas besoin de savoir ce qu’il s’est passé. Il sait déjà qu’il en est responsable. Iris ne sait pas pourquoi il s’excuse, mais elle se sent mieux de l’entendre et se rapproche de son protecteur.
Ils ne disent rien de plus.
Amel, lentement, se met à bercer Iris dans ses bras. Le mouvement de balancier donne à l’enfant l’impression que sa chambre dérive sur une mer apaisée. Ses paupières papillonnent et son esprit chavire vers des songes légers, où les arbres qu’elle aime tant imaginer sont à la portée de ses mains. Elle sent les écorces douces, les feuilles murmurer à ses oreilles, le souffle d’Amel lui simule un vent qu’elle ne capture que lorsqu’elle marche dans la cour.
Lentement, Iris oublie la honte qu’elle ressent chaque fois que les voix murmurent dans son esprit.
Pour ce soir, elle tombe dans un sommeil sans cauchemar, et ce, jusqu’à ce que son protecteur la dépose délicatement dans son lit et ne la recouvre d’une couverture duveteuse jusque sous le menton de la petite.
Il parvient à lui sourire sans qu’il n’ait besoin qu’il soit vu.
Amel garde le souvenir du visage paisible de l’enfant jusque dans ses quartiers, là, assis à une table devant une chaise vide, il songe au jour écoulé.
Il essaye d’amadouer l’amertume et son estomac noué en se levant pour aller enlever son gant, passer sa main couverte d’entailles croûtées qu’il passe dans l’eau d’une bassine chaude. Le picotement qu’il ressent sur chacune de ses blessures le ramène à ce qu’il a ressenti face au Conseil, lorsqu’il l’a vu dériver.
Qu’aurait-il dû faire ? Il aurait pu les rappeler à l’ordre en haussant le temps, c’est son rôle d’arbitre, leur rappeler qu’ils doivent se respecter. Mais ce n’est pas ce qui lui est venu. Plus les années passent, plus il sent croître en lui des pulsions, des visions où il cède à des pensées inavouables, où la montagne de problème sous laquelle il ploie éclate sous ses coups de poings. Ils pourraient les accuser de ne pas être coopératifs, de tirer la couverture de leur côté, de se battre pour les leurs, jamais pour la collectivité.
Mais au fond il sait que ce n’est pas leur égocentrisme qui l’a poussé à frapper la table en imaginant écraser leurs visages dessus.
Il a attendu son enfance et son adolescence d’avoir la marge de manœuvre pour être libre. Et quand il a eu l’opportunité de l’être, lorsqu’Ylius gisait mort dans ses bras, le destin l’a accablé de plus de chaînes qu’il n’en avait jamais eu.
Pire, lorsqu’on lui a demandé s’il en voulait d’autres, il s’est laissé prendre.
Amel n’a eu besoin de personne pour s’enfermer.
Tout comme il n’a eu besoin de personne pour s’enfermer dans ses quartiers tous les soirs de tous les jours qui ont suivi le départ de Marion.
Et chaque fois qu’il regarde sa porte, il pense à celle de la chambre d’Iris.
Et l’amertume devient son monde.

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