Dexta : Partie I
Dans le palais du Conseil
« Entrez Sayem, vous n’allez pas rester sur le pas-de-porte, quand même ! »
Le sourire large et les sourcils froncés, le Haut-Conseiller accueille son homologue d’un large geste. Il désigne la chaise la plus proche et invite le jeune loupe à s’attabler. La table est capable d’accueillir cinq convives dans sa largeur, douze dans sa longueur, mais ils ne sont que deux à s’y installer.
Le plus jeune Haut-conseiller s’approche de la chaise, sa silhouette se découpe dans la lumière qui traverse la grande fenêtre qui illumine la salle à manger. Sayem lève le bas de son long manteau bleu pour s’asseoir, il adresse à son collègue un salut appuyé par respect pour Dexta, dont les rides autour des yeux, de sa bouche et sur son front marquent l’expérience de vie deux fois plus longues de l’homme politique.
« Merci pour votre hospitalité, commence Sayem alors qu’il s’enfonce dans sa chaise, j’ai été surpris par l’invitation.
— Il ne faut pas l’être, il y a bien longtemps que j’aurais dû réaliser cette formalité. »
Le jeune homme remercie son hôte d’un sourire, tandis qu’on lui sert une assiette pleine de victuailles. Lorsqu’il constate la présence de poissons aux herbes et de tubercules venues de l’ancien archipel de Valsh ses sourcils se lèvent par réflexe. Un léger souffle s’échappe des narines de Dexta alors qu’il attrape une cruche de vin pour saisir son convive.
« Je suis surpris que vous soyez venu seul. »
Sayem regarde attentivement le flot de liquide écarlate qui s’écoule dans son verre et mesure chacun des mots que vient de prononcer son hôte. Une brève œillade en coin vers le majordome qui s’éloigne le rassure, ce dernier ne replace ses mains dans aucune poche ou sacoche. Le Haut-conseiller prend une inspiration avant de répondre.
« Je ne comprends pas, ai-je la réputation d’être souvent en compagnie ?
— Certains ont des dames à leur bras, d’autres – plus excentriques – sont accompagnés de jeunes hommes, mais rares sont ceux qui ont à leurs côtés des Fantômes. »
Le jeune Conseiller lève le menton, un léger rire ponctue sa gestuelle. Il saisit son verre lorsque son homologue s’est lui-même servi du même vin, et ils trinquent en cœur avant qu’il ne réponde.
« C’est mon petit privilège, du fait de mon historique dans l’assemblée Consulaire, l’Éternel pense que je pourrais faire l’objet de certaines menaces, même si je pense que c’est un peu exagéré, qui suis-je pour juger des inquiétudes du numéro deux de Vylyindil ? »
Les deux hommes s’échangent un sourire qui n’assouplit pas leurs sourcils. Ils boivent une gorgée, chacun dans leurs pensées respectives, à peser les mots qui suivront. Dexta est le premier à poser le verre.
« L’Éternel est parfois difficile à cerner, c’est vrai. Il s’éclaircit la gorge, et j’imagine qu’il doit justifier de son utilité même en temps de paix.
— C’est un sous-entendu qui, je crois, ne serait pas de son goût. »
La légèreté du ton de Sayem n’empêche pas Dexta de prendre un air plus sérieux.
« Le chef des Fantômes est un combattant légendaire, et il a eu des fulgurances politiques, mais c’est aussi un homme du passé, très affecté par un long vécu, qui a pour habitude de viser certains profils.
— Viser ? »
Dexta entend les doigts de Sayem pianoter sous la table. Lorsque ce dernier remarque le coup d’œil de son aîné, il pose sa main sur sa cuisse et la maintient immobile. Le Haut-conseiller sourit à nouveau et penche la tête sur le côté, goguenard.
« Allons, ce n’est pas un reproche, plutôt un conseil, profitez de la protection des Fantômes, mais méfiez-vous des sous-entendus et des demandes implicites de leur chef, on est vite pris dans sa machine d’influence, et on perd en autonomie intellectuelle, il lève ses couverts et invite Sayem à en faire de même, et stratégique. »
Son couteau tranche délicatement la chair du poisson, une bouchée et il contrôle déjà que son invité suive son mouvement. Ce dernier s’exécute, seules ses épaules ploient sous le regard appuyé de son aîné avant de se redresser subtilement.
« Qu’est-ce qui donne au poisson ce goût cuivré ? »
La question amuse Dexta qui, du bout de sa fourchette, travaille la chair rose du poisson.
« Les eaux profondes, ce sont des poissons de fond, difficiles à pécher, ils remontent à la surface à la belle saison, particulièrement vorace, le goût cuivré serait le fruit de la chasse.
— Comment s’appellent-ils ?
— Les Pisciphages, rares animaux marins omnivores, avec un goût particulier pour les autres poissons, sans exception d’espèce.
— Même les leurs ?
— Surtout les leurs, ils sont très territoriaux, les vainqueurs gardent les eaux, et dévorent les vaincus. »
Sayem penche la tête sur le côté et ricane. Il songe aux événements qui ont éloigné le peuple Valshien de l’Empire.
« J’imagine que c’est une spécialité Valshienne.
— C’en est devenu une, s’amuse Dexta d’un large sourire, il est bon de se rappeler que c’est pour ces raisons que les Pisciphages sont une espèce en déclin, et qu’il pourrait vite en être de même pour d’autres espèces si elles n’apprennent pas à s’accorder et ne se trompent pas d’ennemis. »
Le jeune Haut-conseiller ne fait pas l’erreur de lever ses yeux vers son interlocuteur et rester concentrer sur son assiette dont il continue de profiter, cette fois en silence. Dexta le regarde faire, un coude à table, la joue dans la main, avant de reprendre lui aussi son repas.
Ils échangent quelques banalités et débattent progressivement de la situation des récoltes.
« … chaque année depuis que cette drôle de neige tombe, nous récoltons un peu moins, et nous investissons de nouvelles terres pour cultiver, mais bientôt, nous manquerons de paysans.
— Cette Peste Grise ravage trop vite notre peuple, regrette Sayem en acquiesçant aux propos de son homologue, il va nous falloir recentrer nos priorités.
— La Peste Grise est une chose, l’exode de nos forces vives vers l’autre continent est un autre problème peut-être plus grave encore, plus insidieux, l’idée fait son chemin qu’en Rysonnel, l’herbe est plus verte. »
Les mâchoires de Sayem se resserrent un peu plus à chaque bouchée. Dexta remarque les jointures saillantes des mandibules du jeune Conseiller et il fait tourner sa langue dans sa bouche plusieurs fois.
« Que suggéreriez-vous pour endiguer un tel exode, Sayem ? »
Le jeune conseiller avale sa dernière bouchée et se redresse sur sa chaise. Il prend le temps de s’essuyer la bouche, avant de répondre.
« Le contrôle systématique du trafic maritime me paraît être le moyen le plus économique et efficace. »
Sa réponse dans le même souffle fait sourire son interlocuteur.
« Habile, je me demande donc pourquoi n’y a-t-il pas de contrôle maritime sur vos terres.
— Il y en a, Sayem fronce les sourcils, qui colporte ce genre de bruits ?
— Des soldats, des espions, des citoyens qui entendent parler de rendez-vous nocturnes dans les ports du sud pour embarquer sur des navires pavillonnés aux couleurs de l’Empire mais dont les déplacements ne figurent que sur les registres commerciaux mais embarquent un sacré paquet de passagers plus ou moins clandestins. »
Les deux Haut-conseillers se jaugent, l’un aux pupilles plus dilatées que l’autre. Dexta repousse son assiette et ses couverts pour laisser la place à ses coudes. Il passe ses mains sur son visage et soupire.
« N’essayez pas de noyer le poisson, Sayem, vous devriez simplement me dire ce que vous avez en tête en laissant des milliers de nos concitoyens rejoindre les autres rives. »

Annotations
Versions