Dexta : Partie II

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Derrière la fenêtre, sur une corniche reliant les autres balcons, à l’abri des regards à plus de deux dizaines de mètres du sol, un Fantôme au masque fendu est plaqué contre le mur, à l’affût de la conversation. Ses doigts posés sur la canne qui pend à son côté, il attend.

Ce n’est que parce que le jeune Haut-conseiller sait qu’il est là pour le couvrir, qu’il parvient à contrôler sa diction.

« Nos terres s’acidifient, alors qu’elles n’étaient déjà pas fertiles, il déglutit, nous devons investir de nouveaux territoires pour continuer de nourrir notre population pourtant en déclin, nous ne pourrons pas éternellement lutter contre ce phénomène.

— Nous pourrions d’autant plus lutter contre si nous avions plus de main d’œuvre, siffle Dexta, je vous trouvais brillant malgré nos différends, Sayem, je vois que je vous ai sous estimé.

— Vous avez tenu à mener la guerre à Rysonnel pendant dix ans et vous étiez prêt à faire perdurer le conflit au mépris de nos pertes et vous essayez de me faire croire que la démographie vous inquiète !? »

Le ton monte du côté du jeune homme, mais si tôt sa phrase finie Dexta lève la main et son index devant le Haut-conseiller.

« Vous voulez vraiment déterrer ce sujet, Sayem ? Le Roi Xilwell et son Triumvirat était prêt à éclater en plein vol après dix ans à trahir ses promesses, le temps joué pour nous et vous avez pris la décision de saboter le plan qu’Egress et moi avions protégés tout ce temps !

— Même avec une victoire nous n’aurions pas pu reprendre le contrôle du Royaume ! Chaque fois dans l’histoire que nous avons pris le pouvoir par la force sur Rysonnel, nous avons récolté guerre civile sur guerre civile ! Combien de milliers d’hommes avons nous sacrifier pour une terre si lointaine que nous ne pouvions même pas jouir de ses récoltes ?

— Vous oubliez les ressources minières, le bois, la tourbe, le tissu, l’Empire été florissant avec sa colonie.

— Oui, florissant de devoir gérer toutes les décennies des crises si graves qu’elles ont partitionné l’Empire en trois Haut-conseiller infoutus de s’entendre à long terme !

— Le Triumvirat se portait bien avant que l’on fasse confiance à un morveux qui veut faire la révolution !

— Si bien que chaque Haut-conseiller avait son propre contrat avec des compagnies d’assassins privées juste au cas où, n’est-ce pas ? »

Dexta éclate d’un rire jaune, son visage se tord sous son hilarité.

« Vous n’avez pas ce souci vous, avec l’éternel pour protecteur, au moins le temps où il aura besoin de vous !

— Ne changez pas de sujet ! La seule manière de prendre le contrôle de Rysonnel ne sera pas d’y placer un monarque fantoche ou de la contrôler militairement, c’est de rendre acceptable l’unification des deux entités sous une même bannière.

— Mais c’est ce que vous avez empêché en arrêtant la guerre, crétin !

— Non, c’est ce que je permets en permettant à des Vylyindiens de s’installer dans le Royaume, et d’en devenir citoyen afin qu’ils en changent les mœurs de l’intérieur. »

Dexta ouvre la bouche si grande que ses crocs ressortent, mais pas un mot ne s’en échappe. Il fronce les sourcils, une expression d’incompréhension déforme son visage avant qu’il ne se mette à prendre du recul, plongé dans ses pensées.

Un frisson parcourt l’échine de Sayem, un soupir saccadé s’échappe de ses lèvres alors que l’adrénaline redescend.

« Les Rysonneliens vont les massacrer, déclare avec un calme retrouvé Dexta, les plaies de la guerre sont encore fraîches.

— C’est un des risques, mais les Vylyindiens ont le sang-froid, ils sauront se comporter pour s’intégrer à la société Rysonnelienne.

— Il y a mille scénarios qui existent où votre idée mène à une catastrophe sans le moindre retour sur investissement, Sayem, et nous essuyons une perte sèche de main d’œuvre.

— Vylyindyl est perdue si nous ne trouvons pas des terres plus fertiles, Dexta, ce n’est plus une question de main d’œuvre, les terres du Royaume sont mieux armées pour survivre à la crise.

— Mais… Dexta secoue la tête, admettons que vous fassiez accepter les Vylyindiens sur le sol de Rysonnel, cela ne dit pas qu’ils accepteront un gouvernement Vylyindien.

— C’est pour ça que nous investirons dans une armée capable de prendre le pouvoir s’il le faut, les citoyens intégrés refuseront de se battre contre leur peuple d’origine si un conflit venait à éclater, j’y ai pensé.

— Votre plan ne comporte pas la moindre garantie, Dexta masse ses tempes, et vous avez déjà permis à combien de nos concitoyens de fuir l’Empire ?

— Pas assez, tonne Sayem d’un ton sec, et il nous faut poursuivre la dynamique sinon…

— … Il n’y a pas de nous, Sayem, et il n’y en aura jamais sur ce sujet. »

La voix de Dexta couvre celle du jeune homme, ce dernier s’humecte les lèvres sans arriver à répliquer. Le Haut-conseiller aguerri jette un œil brillant au garçon et secoue la tête.

« J’avais déjà l’intention de vous faire censurer et vous venez de me confirmer que c’est urgent.

— Vous devez…

— … Je ne vous dois rien, assène Dexta des mots comme du poing, vous avez pris bien trop d’aise et nous aurions dû anticiper qu’un homme trop jeune ferait mésusage de son pouvoir !

— Vous devrez faire face à la réalité : j’ai l’approbation d’une majorité de la chambre, vous allez perdre le débat politique !

— Vous avez obtenu des victoires largement consensuelles à l’exception de l’armistice, s’agace-t-il, vous vous imaginez convaincre des hommes qui perdent leurs parents, leurs frères et leurs enfants que l’avenir de l’Empire est dans l’abandon de son territoire pour courir se réfugier et coloniser Rysonnel au détriment de notre peuple !? »

Dexta s’est levé de son siège qui bascule au point de rester un moment sur deux pieds, prêt à s’effondrer jusqu’à ce que la gravité le remette sur ses appuis dans un tonnerre sec. Sayem tremble, toujours assis, ses poings serrés qu’il tient sur ses accoudoirs pour qu’ils ne se retrouvent pas à enfoncer les joues de son aîné.

« Je ne vous laisserai pas détruire l’Empire, souffle Dexta, et si je dois risquer mon titre et m’opposer à vous par veto si la chambre ne suit pas, j’irai jusqu’au bout de mes pouvoirs pour le sauver de vos projets déments ! Maintenant sortez ! »

Sayem lève les yeux vers son opposant. Leurs regards partagent la même rage, ils brillent de la même défiance. Le jeune homme se redresse et s’en va, son manteau claque lorsqu’il referme la porte derrière lui.

Dexta reste un moment à regarder l’endroit où l’instant d’avant il y avait son adversaire, son souffle est rapide, son cœur fébrile.

Il l’est d’autant plus lorsqu’il entend un crépitement derrière lui. Il se retourne pour regarder à travers la fenêtre et voir filer dans le ciel un nuage de braises qui crépitent.

Un frisson lui parcoure l’échine alors qu’un courant d’air froid quitte la pièce.

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