Pragmatisme : Partie I
« Tu devrais te reposer, Cylel. »
Dexta assis devant le lit où repose sa femme élude chaque inquiétude de cette dernière. Une quinte de toux empêche la dame de rétorquer immédiatement. Il la regarde se plier sur elle-même, sa peau désormais grise, sèche au point d’en craqueler, lui rappelle l’inexorable progression du mal. Les apothicaires ont proposé qu’elle soit mise en quarantaine, Dexta leur a proposé de s’en aller, et ils se sont exécutés.
Maintenant, Dexta était seul à éponger le front magmatique de la malade, seul à l’aider à se lever, à se laver, à manger, malgré les caillots ardents qu’elle crachait. La présence de soignants dans ses quartiers lui était devenu parfaitement insupportable, ils ré-arrangés les lieux pour optimiser les soins, et tout l’univers de sa femme ne commençait plus qu’à tourner autour de la maladie. Les tentures mordorées avaient été enlevées, les meubles déplacés, rangés dans un coin de la pièce comme si on préparait un déménagement, tout été fait pour que l’on se prépare à quitter les lieux.
Dès qu’il les avait chassés de chez lui, il avait tout remis à sa place. Cylel l’avait regardé faire, et dès qu’elle avait essayé de lui dire qu’il ne devait pas se donner cette peine, elle avait vu les veines des mains de son mari gonfler sur ses poings serrés.
Elle s’était tue. Puis, une fois qu’il avait fini de remettre tout à sa place, elle lui avait souri.
Il s’occupait bien d’elle, malgré les cernes qui se creusaient sous ses yeux, malgré son impatience grandissante, elle appréciait qu’il vienne la voir, et qu’il se contente de lire, écrire, s’occuper, toujours à côté d’elle. Il ne la quittait que pour des impératifs, comme ce dîner avec Sayem, la veille, dont il n’avait toujours rien dit.
À l’occasion d’une brève œillade et lorsqu’il voit le regard appuyé de sa femme, Dexta fronce les sourcils.
« Tu as besoin de quelque chose ? »
Il a perdu la douceur qu’elle lui avait découverte lorsqu’elle a commencé à être malade, mais il était toujours aussi disponible. Les tempes de Cylel palpite, tandis qu’elle se demande si elle fait bien de demander.
« Comment ça s’est passé, avec Sayem ? »
Ses sourcils fléchissent, mais vite il les redresse. Elle voit son buste se bomber avant qu’il ne s’enfonce dans son siège, ses jambes se croisent.
« Un différend politique, rien de fondamentalement grave, mais il va falloir que l’assemblée tranche.
— C’est à quel sujet ? »
Elle l’entend souffler du nez et déglutit. Il mord l’intérieur de sa joue et tourne sa langue dans sa bouche.
« La gestion agricole, Sayem pense que nous devrions plus employer notre main d’œuvre à d’autres tâches, il pense que l’équilibrage des forces vives de l’Empire n’est pas bon, je ne suis pas d’accord, et c’est pour ça que nous avons besoin qu’une majorité se dégage pour trancher. »
Il ne la regarde jamais dans les yeux lorsqu’il ment. Elle a bien conscience qu’il est encore plus tendu depuis la veille, mais n’a pas besoin de la vérité. Elle tend juste son bras pour pouvoir toucher sa main. Lorsqu’il sent la peau rugueuse de sa femme, Dexta lui propose sa paume et serre la main de Cylel. Les coins de ses lèvres se lèvent sur un sourire trop large pour qu’elle ne le sente pas forcer, mais l’intention lui réchauffe le cœur malgré tout.
Elle se contente de cette simple étreinte de longues minutes, et ce, jusqu’à ce que la fatigue l’emporte. Lorsque Dexta est sûr qu’elle est suffisamment endormie, il se lève et quitte la pièce. Il ferme la porte avec une délicatesse féline. Lorsqu’il se rend dans la salle à manger, l’esprit plein des images du visage crevassé de sa femme, l’homme s’en va trouver un mouchoir pour éponger ses joues.
Les flammes qui se dégagent de l’âtre l’empêche de sombrer dans la mélancolie qui s’empare de lui. Il se plonge dans le passé, se remémore le jour où il a descendu les marches du Palais du Conseil, et qu’une dame lui a demandé s’il connaissait l’adresse d’un tailleur dans la ville. Surpris par la question et bien incapable de l’expliquer par des mots, il s’était proposé de l’accompagner à l’adresse qu’il avait en tête. Elle avait accepté avec un sourire si large qu’il savait qu’elle n’avait pas vraiment besoin d’un tailleur.
À cette époque, elle avait le teint hâlé, plein de vie et de soleil.
Il regarde les flammes, et la chaleur l’aide à se rappeler d’elle ainsi, tous les soirs après qu’elle se soit endormie.
Un courant d’air caresse son cou. Il lève la tête et regarde autour de lui. La pièce est vide, mais la baie qui donne sur la ville endormie est entrouverte. Il ne se souvient pas l’avoir ouverte, il hausse les épaules et s’en va la fermer.
Lorsqu’il repousse les battants et les verrouillent, il regarde à travers le verre, ses yeux glissent sur les toits affûtés des bâtiments des quartiers aisés de la Cité. Un curieux mouvement l’interpelle, et il scrute la ville à la recherche de son origine.
Jusqu’à ce qu’il comprenne que le mouvement est une réflexion.
Il se retourne et ouvre la bouche sur une expression de choc.
Un masque blanc.
Les bras derrière son dos, l’Éternel le regarde sans mot dire. Le cœur de Dexta a bondi si haut et si fort qu’il s’est interrompu, probablement pris en étau au seuil de son cou.
Il pose la main là où il devrait sentir son cœur et expire un grand coup, il commence à peine à le sentir battre à nouveau et ses paroles saccadées arrivent enfin à franchir ses lèvres.
« La question n’était pas si, mais quand… il jette un regard noir au chef des Fantômes… qu’est-ce que vous attendez !?
— Que pensez-vous que je sois venu faire, Dexta ?
— Allons, je sais bien ce que vous manigancez avec votre pantin, le Haut-conseiller claque des dents, ma question est plutôt : est-ce lui qui vous le demande, ou est-ce de votre propre chef ?
— Vous pensez que je suis venu vous tuer ? Je n’en aurais pas besoin. »
L’Éternel tourne sa tête vers la porte. Cette réaction fait à nouveau bondir le cœur de Dexta, qui imagine déjà ce monstre faire du mal à sa femme, il s’avance pour s’interposer.
Il fait deux pas, avant que le troisième ne reste bloqué au sol.
Une force glaciale s’est insinué autour de lui, jusque dans son corps, il sent ce même courant d’air glisser dans ses veines. Lorsque l’Éternel le regarde à nouveau, il veut lui parler, mais aucun mot ne sort de sa bouche.
« Je ne lui ferai pas de mal, n’ayez crainte »
La voix de l’Éternel est basse, mais elle ne rassure pas Dexta pour autant. Le Haut-conseiller sent l’extrémité de ses doigts geler. Le gel progresse le long de ses phalanges, puis prend ses mains, ses avant-bras, remonte jusque ses épaules.
« Mais vous êtes devenu un obstacle trop dangereux pour l’Empire. »
Le gel gagne maintenant son torse, jusqu’à la base de son cou et redescend dans le reste de son corps. Il sent ses doigts bouger, sans qu’il n’en ait le contrôle. Il veut parler, mais rien ne vient.
De la fumée s’échappe de la main gauche de l’Éternel, des braises azur tombent.
Le corps de Dexta, totalement indépendant de sa volonté qui lui hurle de s’échapper, se tourne vers la baie. Ses mains vont vers les poignets des battants et les tournent. Les fenêtres s’ouvrent. Il fait un pas, lève sa jambe et pose son pied sur la balustrade qui sépare ses quartiers des quatre étages qui mènent au sol.
« Navré, Haut-conseiller. »
Il ne peut même pas hurler, lorsque son corps chute.
Et lorsque le froid le libère, il ne le pourra plus.

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