Pragmatisme : Partie II
Le feu crépite toujours dans la pièce, mais l’Éternel a froid. Debout devant les battants ouverts, il regarde le ciel noir, immobile.
Il serait resté ainsi si sa Marque n’avait commencé à le travailler. Il soulève son gant et découvre le dos de sa main. Tout autour des cicatrices dont s’échappe encore une épaisse fumée, apparaît une pellicule sombre, les veines alentours noircissent. Il remet le gant en place, et lorsque le cuir recouvre sa main, il entend une voix derrière lui.
« Dexta ? Tu peux venir ? »
Sa tête se tourne lentement vers la porte close. Il regarde la clenche et réfléchi, il n’est venu que pour une chose. Il est en train de se préparer à sauter de la fenêtre lorsqu’une quinte de toux caractéristique l’arrête.
Ses mains tremblent, les flux sont déjà à l’intérieur de son corps, prêt à le reconduire là d’où il vient. Il imagine cette femme venir dans cette pièce, découvrir l’absence de Dexta et…
Il se retourne et avance d’un pas léger vers la porte. Il la pousse, et le grincement annonce à Cylel la venue de quelqu’un. Le buste de la dame s’abaisse et un sourire point sur son visage.
Elle ne sent pas encore le froid qui s’immisce dans les pores de sa peau, dans ses oreilles, ses narines et sa bouche. Le poing Marqué serré, avant même de se rendre dans la chambre, l’Éternel commande aux flux alentours d’infiltrer le corps de cette dame.
Un sourire figé sur son visage, elle se rendort lorsqu’il entre dans la chambre. Le sommeil qui la gagne est le fait de son pouls qui ralenti, des flux d’énergies qui dominent maintenant la tension artérielle. l’Éternel, plongé dans les courants qui la traversent, ralenti sa propre respiration pour accompagner le processus. Sa Marque s’illumine de plus en plus, à mesure que les battements du cœur de Cylel deviennent de plus en plus rares.
Elle expire péniblement, les yeux toujours clos, son esprit toujours inconscient lorsque ses palpitations passent sous les quarante par minutes.
Le malaise fini par être trop intense, elle ouvre les yeux, mais elle ne peut voir qu’un écran de brume qui recouvre ses pupilles. Ses bras et jambes s’engourdissent, l’embrassade chaleureuse de l’endorphine la prend toute entière.
Bercée par l’extinction de la circulation de son sang, elle ferme les yeux en sentant la pression de la main de Dexta sur le dessus de son visage.
L’Éternel referme les paupières de la défunte d’un geste lent et précautionneux. Lorsqu’il pose deux doigts sur le cou de la femme, il ne sent plus la moindre palpitation. Il reste une longue minute à attendre, afin d’être sûr.
Il la regarde, sans qu’il s’en rende compte, s’agenouille auprès d’elle. Il prend la main de la dame entre les siennes, et s’assure d’en préserver la chaleur jusqu’à ce que fatalement, elle la quitte. Quand il se redresse, il ne tarde pas à partir.
Après son départ, les crépitements s’arrêtent dans l’âtre.
***
Sayem souffle la flamme de la bougie, et l’obscurité gagne sa chambre.
Au fond de son lit, il regarde le plafond, sur lequel dansent les ombres de la vie de nuit, portées par la lumière des torches dans la rue. Il songe à tout ce qu’il y a à faire pour mobiliser ses soutiens et faire échouer la censure à venir de Dexta. Il préfigure déjà les scénarios les plus probables, l’abstention pourrait garantir une majorité relative des deux côtés du spectre, et il suffirait d’une période d’impopularité pour que la censure soit adoptée. Une simple rumeur à son égard pourrait faire s’effondrer l’édifice qu’il a tant de mal à maintenir en place, mais l’inverse est aussi vrai.
Dexta ne se laissera pas faire, il doit se rendre à l’évidence : s’il veut gagner la guerre, il devra composer avec la réalité du milieu, celui qui est juste, perd.
Plongé dans ses pensées, il ne voit pas tout de suite ombres être totalement recouverte par une plus grande. Il cligne des yeux avant de se rendre à l’évidence. Un toquement sur la fenêtre le fait bondir sur son lit, il se relève d’un trait, prend le couteau sous son oreiller et se dresse devant la fenêtre.
Auréolé de la lumière des flammes, le masque blafard attend. Le Haut-conseiller dégluti, la lame entre ses doigts, s’avance pour entrouvrir la fenêtre, à peine assez pour que les sons de la ville lui parviennent et que son interlocuteur nocturne puisse entendre son murmure.
« Éternel, qu’est-ce que vous faites là ?
— Préparez un discours, soyez prêt pour le deuil de la nation demain dans la matinée, lorsque le corps de Dexta sera retrouvé. »
La voix de Sayem s’étrangle. Il n’a même pas eu le temps de prendre pleinement conscience de la nouvelle que son invité disparaît dans une tempête de braises.
Hébété, le conseiller recule et s’assoit sur son lit.
Il a beau répéter la phrase, il ne sait pas ce qu’elle veut dire. Ses entrailles lui disent tout ce qu’il y a à savoir, mais tous les plans qu’il avait montés peu avant lui reviennent comme le voile qui recouvre la nouvelle.
Dexta est mort.
Sayem regarde la main qui tient son couteau, et n’y trouve pas la moindre trace de sang.
Il sait pourtant qu’elle est sale.

Annotations
Versions