Pragmatisme : Partie III
Les heures qui suivent sont confuses. La bougie qu’il a allumée peut chasser l’obscurité, mais pas le brouillard qui voile les pensées du Haut-conseiller. Péniblement, il écrit un discours qui sonne creux, sa plume tremble, bave, comme si le sang de l’encrier était encore trop chaud.
Lorsque les premières lueurs de l’aube illuminent sa chambre, Sayem est toujours au-dessus d’un brouillon. Il s’habille avec des gestes mécaniques, plie la feuille et la glisse dans sa poche. À proximité de la porte de ses quartiers, il se rappelle qu’il n’est pas censé savoir. Il tire alors la feuille et la déplie pour se relire.
Rien ne ressemble à ce qu’il pense, ni à ce qu’il devrait dire, même pour se couvrir, ses mots paraissent faibles.
La bougie n’est pas encore éteinte, elle dévore le papier sans problème. Il n’est pas encore l’heure de se rendre au travail, alors il s’assoit sur son lit et attend que le soleil soit assez haut dans le ciel pour justifier son départ. Les rayons ne le réchauffent même pas, il tremble d’un froid intérieur, celui qui ronge l’abdomen comme un feu de glace.
Lorsqu’on frappe à sa porte, son esprit lui dit de se presser à répondre, son corps se lève et ses pas sont lourds. Lorsqu’il ouvre, un garde le salut bas d’un geste vif, et lui annonce la nouvelle. Il doit se retenir de ne pas faire bouger ses lèvres en même temps que le messager.
Si ses pensées sont confuses, ses oreilles répondent parfaitement.
« Dexta s’est donné la mort, suite au décès de sa femme. »
Il se serait défenestré.
Au milieu de ses pensées confuses, une part de lui-même que Sayem aurait voulu étrangler souffle un simple mot : habile.
Habile oui, c’est habile.
Cinq secondes passent où Sayem ne répond rien au messager. Lorsqu’il respire à nouveau, il acquiesce et déclare d’un ton grave.
« La famille a-t-elle été prévenue ? »
Dès lors, la machine se relance. Sayem bat le pavé aux côtés du messager, vite rejoint par des conseillers qui se rassemblent autour de lui dans l’attente d’une déclaration, d’une confirmation, alors qu’en son for intérieur, il ne sait rien, si ce n’est qu’il a entendu l’homme en qui on peut faire confiance au moindre des mots, lui dire qu’on a retrouvé Dexta mort.
Le Haut-conseiller, pour tenir au long de cette matinée d’échanges où il gère les émotions et les protocoles, met de côté l’idée que l’Éternel a commis lui-même cet hypothétique assassinat. Est-ce par confort ou parce que Sayem n’y croit pas ? Il ne le sait pas, il sait juste que dans la tempête d’avant bras à serrer, d’accolades à faire, et d’expressions déplorés qu’il doit avoir, il n’a pas le temps de se dire qu’il est partiellement responsable.
Mais vient le moment où il se retrouve perché sur l’un des trois pupitres des Haut-conseillers, devant l’amphithéâtre salle comble, ou dix rangées de cinquante conseillers venus des quatre coins de la ville attendent qu’il dise quelque chose. Au milieu des sièges du Triumvirat, désormais seul, le regard de Sayem balaie l’assemblée, hagard, à la recherche d’un point sur lequel se fixer.
C’est alors, qu’au-dessus de la masse, sur un des cinq balcons qui surplombent l’assemblée, il trouve quatre silhouettes vêtues du même voile, trois masques grisâtres dont un craquelé, et un seul blanc.
À cette distance, leurs regards ne peuvent se croiser.
Mais il sait.
C’est maintenant.
Il se lavera les mains après, la langue aussi, peut-être devra-t-il boire l’alcool le plus fort qu’il peut aussi.
Mais c’est maintenant. Il regarde la première rangée, tous les yeux braqués sur lui.
« Je ne pensais pas un jour à vivre un jour si funeste pour l’Empire, encore moins à devoir prendre la parole. »
Les mots lui échappent, il ne les pense même pas. Il imagine que l’adrénaline les porte, ou la brume mentale qui le traverse est du fait de l’influence de l’Éternel.
« Mais le chagrin d’un homme veuf nous a pris Dexta, la maladie a pris sa femme, et avant elle, elle nous a pris Egress, et tous les noms que je ne peux pas citer tant notre peuple a souffert de cette peste, il se redresse et regarde les rangées suivantes, je ne pense pas que j’aurais tous les mots qu’il faut pour apaiser nos peines, et je pense que pour l’instant il n’en est même pas question. »
Il voit les visages acquiescer à ses paroles.
« Je sais que lorsque quelqu’un nous quitte de cette façon, nous sommes traversés par un chagrin terrible, et une peur insoutenable de voir partir les plus forts et les meilleurs d’entre nous. Mais je refuse de céder à cette peur, parce que Dexta a dévoué son existence à ce que l’Empire reste grand. »
Il se dresse encore plus fort et fait porter sa voix pour qu’on l’entende jusque dans les couloirs du Palais.
« Et il resplendira ! Aujourd’hui, nous pleurons, demain aussi, jusqu’à ce que le corps de Dexta rejoigne le ciel, mais l’Empire grandira, parce que c’est ce qu’il a fait de sa vie, faire grandir l’Empire, faire rayonner Vylyindyl, parce qu’il aurait voulu, lui comme tous ceux qui nous ont quitté, que nous fassions resplendir la patrie qu’ils chérissaient tant ! L’Empire se consolidera sur ceux qui ont perdu la vie pour, et s’étendra encore par ceux qui continuent de le faire vivre ! Honorons nos morts, et que vive l’Empire ! »
Il frappe son cœur trois fois, si fort que son torse fait résonner le choc. Les rangées de Conseillers le suivent, et tous rendent le salut militaire à la mémoire de Dexta.
Si Sayem fait beaucoup de bruits, un sifflement couvre toutes les pensées qui lui viennent. Seul devant une foule en liesse d’avoir trouvé un chef dans ce jour funeste, il ressent un goût amer dans sa bouche.
Il sait qui il est devenu.
Et sur le balcon, la voix de fêlé résonne.
« Longue vie à L’Empereur. »
Les deux autres Fantômes frémissent et se tournent d’un air inquiet vers l’Éternel. Ce dernier jette un œil à son courageux apprenti.
Ils s’échangent un regard appuyé, jusqu’à ce que l’Éternel réponde, la voix basse.
« Longue vie à l’Empereur Sayem. »
L’homme sent son cœur s’écraser sous le poids de la liesse. La chaleur de ses pairs fait fondre les doutes qui embrumaient son esprit. Ne reste de sa culpabilité qu’une froide réalisation.
Les deux sièges à ses côtés sont vides, et le resteront.
Il ne fait pas partie du Triumvirat.
Il est le Triumvirat.
Sous un tonnerre d’applaudissement, Sayem continue de s’affaisser dans ce feu glacial qui ronge jusqu’au souvenir de sa naïveté.
Il ne reste de lui, plus qu’un titre qui voile ce qu’il est vraiment devenu : Le Haut-conseiller impérial.
De l’autre côté du continent, à l’autre bout de l’océan, dans un hospice surchargé, une femme lutte pour se rappeler à quoi elle sert.

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