Dilemme : Partie I

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« Qu’est-ce qui lui est arrivé ? »

Shifa attache ses cheveux, elle descend les escaliers quatre à quatre et suit de près le nouveau volontaire. Derrière sa touffe brune qui ressemble plus à un amoncellement d’épis qu’une chevelure, le jeune homme balbutie des explications qu’elle comprend à peine.

« Son ventre a enflé et… s’est ouvert… »

Elle ne prête pas vraiment attention à ce qu’il dit, elle suit la trace des hurlements dans le fond de l’hospice. Autour d’elle, les regards des malades deviennent nerveux, même les délirants par la fièvre s’agitent sous les cris de douleur.

Lorsqu’elle écarte le rideau, l’odeur de charogne brûlée assaille ses narines, elle grimace et s’approche du lit de fortune. L’éventration est anarchique, la plaie est couverte de croûte cristallisée par le contact d’une énorme roche azur qui saillit des entrailles sèches du malheureux qui convulse tandis que les soignants, masqués et gantés, le tiennent par les épaules.

La moitié de son abdomen est ouverte, mais la chaleur bloque l’hémorragie.

Shifa se tourne vers le nouveau, et lui assène.

« Et tu ne sais pas quoi faire ?

— Il faudrait extraire le…

— Oui, et pour ça il faut une pince assez large, s’agace-t-elle en enfilant des gants, tu n’as pas pensé à regarder du côté de l’âtre et des pinces à bûches ?

— Mais ce n’est pas du matériel médical... »

Elle lui fait des yeux si gros qu’il cesse immédiatement de parler et accourt vers une autre pièce. Elle avise une armoire proche, où plusieurs cristaux sans éclat se trouvent disposés, elle acquiesce à sa propre attention, un plan de soin se dessine dans son esprit.

Le patient crie moins fort maintenant, la chaleur de l’agrégat énergétique qui a rongé son abdomen. Elle évite les effluves à l’odeur âcre et jette un œil aux organes qu’elle peut voir, la masse viscérale est partiellement brûlée, il en va de même de l’estomac qui semble être l’origine du problème, mais impossible de détecter une perforation d’ici.

Cet homme souffre tant qu’il tourne de l’oeil. Lorsqu’elle comprend qu’il n’entend rien, elle lève les yeux vers les soignants, et découvre leurs regards suppliants.

« Il est probable que ça ne serve à rien, mais on va quand même essayer, d’accord ? »

Ils sont tous les deux trop jeunes pour vivre ça. La vingtaine, c’est trop peu, mais c’est tout ce que Shifa a pour l’aider. Il faut être jeune – ou fou – pour accepter de s’occuper des malades de ce type, et Shifa est l’une des dernières folles de la ville.

Enfin, elle entend les pas lourds du nouveau volontaire. Il lui tend une longue pince et elle en saisit immédiatement les poignées. Sans attendre, elle écarte les bras de l’outil et s’assure d’enfoncer suffisamment ces derniers dans la plaie béante pour entourer le caillot. L’homme gémit malgré sa faiblesse et elle serre les dents en se figurant la douleur qu’elle va lui infliger.

« Donnez-lui quelque chose à mordre, une ceinture, n’importe quoi. »

L’avantage, c’est que tout le monde a une confiance aveugle en Shifa, même lorsque ses mains tremblent à ce point, et qu’on renifle les odeurs mêlées de l’essence de rose et de vin qui se dégagent d’elle. L’un des deux soignants cale un morceau d’une ceinture en cuir entre les dents du patient qui commence à émerger de sa sieste fiévreuse.

Dès que c’est fait, elle inspire et tire avec toute sa fermeté sur les bras de la pince.

Le morceau tombe au sol et les hurlements sont plus forts que jamais. Le bout de ceinture tombe, l’empreinte des molaires profondément enfoncées dans le cuir. Les soignants tiennent, Shifa ordonne que l’on amène de l’eau bouillie, lorsqu’elle la reçoit, elle nettoie comme elle peut avec le linge le plus propre qu’on lui fournit les organes exposés.

Elle s’essuie le front avec sa manche, ordonne qu’on donne un alcool fort au patient pour :

« Qu’il arrête de hurler comme un goret ! »

Lorsqu’il prend une large rasade qu’on lui impose au point qu’il s’en étrangle, Shifa regarde les entrailles posées sur le linge désormais imbibé de sang et des liquides viscéraux. Elle sait ce qu’elle doit faire. Elle arrache ses gants, en demande d’autres…

« … Impeccables ! »

Précise-t-elle. Lorsqu’elle les a, elle les enfile d’un trait et sans plus attendre, saisit le plus délicatement possible les viscères et les remet les unes après les autres dans l’abdomen. Elle ferme la bouche, contracte d’elle-même sa gorge pour empêcher les remontées acides, s’insulte de tous les noms pour que l’adrénaline ne redescende pas maintenant.

Une fois que tout est à l’intérieur, elle ordonne qu’on mette le patient sur le dos et qu’on l’y bloque. Elle s’en va saisir un crochet, le fil le plus épais qu’elle ait, et elle plante le crochet dans la peau la plus épaisse qu’elle trouve autour de la plaie.

Chaque coup de crochet, chaque moment où elle tire est accompagné d’un hurlement. Plus elle travaille, plus les cris sont faibles, plus on les étouffe avec une rasade.

Lorsqu’elle a fini, elle essuie les larmes qui roulent sur ses joues, se relève, jette les gants et s’en va dans la pièce où elle sait qu’elle ne verra pas le moindre patient ou matériel médical.
Elle s’effondre sur une chaise.

Le visage entre ses mains, Shifa prie pour que le bruit cesse, que ses paupières puissent la protéger des images qui l’envahissent et que les odeurs âcres soient chassées par son souffle. Derrière un rideau, dans la pénombre dans la salle de repos, elle passe ses mains sur ses bras et s’enveloppe dans l’espoir que cette journée qui dure depuis cinq ans s’arrête.

Tout est une agression.

Le parquet qui craque sous les pas de ceux qui la demandent.

Le vent qui souffle et amène des nuages de suppliques.

Ses tempes qui battent au rythme des cœurs qui s’accélèrent avant de s’interrompre.

Elle aimerait être incompétente, incapable comme elle se le répète pour entretenir la rage qui lui permet de tenir, parce que si elle était une moins que rien, la terre entière ne viendrait pas demander son aide.

Shifa aurait dû rester l’incapable que son père disait qu’elle était. Elle aurait dû rester à ses côtés et peut-être qu’elle aurait pu être triste et tranquille.

Elle serre les dents, déjà elle entend des pas, des vrais qui frappent le sol comme s’ils piétinaient son crâne. Lorsque le rideau est soulevé, la lumière l’agresse en même temps qu’une clameur lointaine.

« Quoi encore, putain !? »

Que le volontaire la voit dans cet état est intolérable. Elle s’est levé d’un bond, ses yeux foudroient tant qu’il n’arrive pas à voir le rouge qui lézarde leur blanc. Le jeune homme tremble et parle doucement.

« On a un problème… ils veulent entrer dans l’hospice… »

Elle lève un sourcil et ne prend pas la peine de demander de quoi il s’agit. Elle passe à côté de lui et découvre dans la pièce d’opération, à côté du patient dont les points de suture sont encore à l’air libre, un enfant de sept ans, les yeux rivés sur le corps. Le gamin porte une calotte qui lui tombe sur les oreilles, et un veston bleu d’une couleur qui donne un indice à Shifa sur ce qu’il se passe.

Le garçon a un teint grisâtre, pas celui d’un malade, celui d’un habitant de Vylyindyl.

Dehors, on appelle, on crie. Shifa passe à côté du garçon et lui ordonne de la suivre. Le gamin a à peine le temps de bégayer qu’il emboîte le pas de la Mire. Dans la plus grande salle, tous les patients se redressent pour voir ce qu’il se passe dehors. Devant la porte ouverte, les larges épaules d’un garde empêchent une masse humaine d’entrer dans l’hospice.

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