Dilemme : Partie II
Tous les cœurs sont figés face à cette scène. Ce n’est que grâce à la présence d’un jeune homme à côté d’un patient abruti par l’alcool, habillé du même veston que le garçon que Shifa sort de sa sidération. Elle regarde le jeune homme, à peine adulte, le sourcil tailladé par une cicatrice et la chevelure blonde hirsute. Lorsqu’il remarque la mire, il dit d’un ton plein d’aplomb.
« Ce n’est pas nous ! »
Ce n’est pas eux ? Se demande Shifa en regardant à nouveau dehors, le garde repoussant la foule d’une voix forte.
« Vous ne pouvez pas rentrer dans l’hospice, les Mires doivent travailler dans le calme !
— Ces petits salopards nous volent depuis des semaines !
— Ce n’est pas nous ! Répète-t-il. »
Le cri du jeune homme n’arrange pas la fureur de la foule. Shifa s’avance et l’attrape par le bras d’un geste ferme. Il fronce les sourcils, et elle en fait de même.
« Joue pas à ça mon garçon, tu vas me dire ce qu’il se passe !
— Ils… le jeune homme s’humecte les lèvres en regardant la foule… ils pensent qu’on les a volés parce que nous sommes Vylyindiens, mais c’est faux !
— Qui ils ? Les marchands ?
— Oui Madame. »
Elle le relâche et se tourne vers le garde, toujours occupé à repousser les plus virulents des marchands en colère.
Les cris couvrent presque les paroles de Shifa.
« Vous êtes seul pour les tenir en respect !?
— Mes collègues sécurisent les champs, ils arrivent en renfort !
— Donnez-nous les gamins et on s’en va ! Juste une leçon ! »
Le ton et la véhémence de la foule convaincrait même Shifa de fuir. Elle regarde le jeune homme, et lui demande.
« De quel vol t’accuse-t-il ?
— De la nourriture, mais c’est faux !
— Alors qu’est-ce qui est vrai ? »
Le Vylyindien se tourne vers elle et balbutie.
« Mais rien du tout ! On essaye juste de survivre avec mon frère, on travaille ! On livre, on fait le ménage, on entretient les chariots, on essaye de se rendre utile et... »
Emporté par ses propres explications, le jeune homme continue son récit et ne voit pas que la Mire le scrute. Elle voit une proéminence sur la face extérieur de la cuisse gauche, juste au niveau de la ceinture, une forme longue et fine.
Avant même qu’il ne réagisse, elle pose sa main sur la proéminence et sent le froid du métal à travers le tissu. Il se défend en reculant d’un geste vif.
« Qu’est-ce que vous faites !?
— Tu as volé un couteau.
— Je l’ai acheté !
— Tu n’as ni l’âge, ni l’argent, ni le droit de t’acheter une arme, jeune homme.
— Mais c’est pour couper du pain ou de la viande ! »
L’envie prend Shifa de rétablir la circulation dans le dos de sa main droite. Elle souffle un grand coup avant de se raviser et de considérer la situation.
« Je suis tout ce qui te sépare d’un lynchage, alors dis-moi la vérité ! »
Le jeune homme entrouvre la bouche, prêt à répondre, puis il baisse la tête. La Mire le regarde réfléchir avant de se tourner vers le petit frère, qui se tient à quelques pas d’eux, effrayé par la foule qui continue d’appeler à ce qu’on leur rende les voleurs.
« Vous allez devoir rendre ce que vous avez volé, suggère Shifa en se concentrant sur le plus petit, sinon vous allez mettre en danger tout le monde.
— Ils n’en veulent qu’à nous ! »
Shifa entend la défense du plus âgé des deux garçons. Elle secoue la tête et lui répond d’un ton bienveillant.
« Non, ils en veulent déjà aux Vylyindiens, et si vous n’assumez pas, ça va être pire, et on ne pourra pas protéger tout le monde.
— Mais comment on va faire pour vivre, si on vole pas ? »
La voix fluette et le léger zozotement du plus petit des deux surprend la Mire. Son grand frère lui aboie dessus :
« Tais-toi, Syziak ! »
Shifa regarde le plus jeune et sourit.
« On va trouver une solution. »
La Mire invite les garçons à reculer vers l’arrière-salle et s’avance vers le garde. Dehors, la foule s’éclaircit sous la musique des pas réguliers d’une troupe. Les lames de hallebardes dépassent de la rangée de tête et les citoyens pestent tandis qu’ils s’écartent. Une bousculade perturbe plus encore la manifestation et des hommes se tombent les uns sur les autres. Huit gardes se déploient en arc de cercle autour de l’entrée de l’hospice et menacent les manifestants de leurs armes, élargissant encore la zone sûre.
Le protecteur jusque-là isolé se tient dans l’encadrement, son visage luit de sueur qui goutte sur son menton.
Dans la rue principale menant à la haute-ville, on entend des cris autoritaires qui annoncent l’arrivée d’autres renforts. Shifa s’approche du garde éreinté, et lui demande s’il va bien. Il répond entre deux souffles.
« Mon travail c’est d’attraper les voleurs, pas de les protéger, mais sinon ça va. »
Devant le cynisme du garde, Shifa grince des dents et sort pour se retrouver au milieu de la zone sûre. Tout autour d’elle, elle voit les visages furieux des citoyens qui rêvent encore d’avoir entre leurs mains les deux enfants.
Elle s’éclaircit la voix avant de tonner :
« Qui vous a donné la permission d’assiéger l’hospice de la ville !? Je reconnais au moins six visages de personnes que j’ai soigné parmi vous ! »
Elle reconnaît un patient auquel elle a dû arracher une dent la semaine précédente et l’interpelle.
« Simon, qu’est-ce que ces gamins ont volé pour justifier que vous les pourchassiez dans la ville !? »
La foule grommelle des mots incompréhensibles, un brouhaha de chuchotements retentit dans le carrefour de la Cité, il couvre même le battement des sabots des rares chevaux en est rendu muet.
« Ce ne sont pas les seuls ! Les vols se multiplient, on perd des précieux stocks et on chasse ceux qu’on attrape pour faire des exemples !
— Au mépris de la loi, rappelle Shifa en faisant face à Simon, vous pourriez demander à la garde de faire le travail ! »
Elle entend un murmure d’un des gardes sans pouvoir l’identifier : « On a mieux à faire. »
La Mire comprend que la tension ne commencera à descendre que lorsqu’on aura apporté une résolution partielle à la crise.
« Qu’est-ce qu’ils vous ont pris ?
— Qu’est-ce qu’ils m’ont pris ? Crie un homme au second rang avec un tablier couvert de suie, une lame, un couteau dont j’espère qu’ils ne se sont pas servis ! »
C’est lui, se murmure Shifa en entrant dans l’hospice. Elle croise le regard du jeune Vylyindien et tend sa main en le fixant avec insistance. Le garçon fait un pas en arrière en pose la main sur la lame, les dents serrées devant la Mire.
« Je te garantis que si tu ne me rends pas le couteau, tu auras des problèmes avec les Praeceptors, et ils sont moins compréhensifs que moi. »
Sa voix siffle comme le passage d’une flèche à l’oreille. Syziak regarde son frère et sa main serrée contre le couteau et il lui dit d’un ton suppliant.
« Kalem, je veux rentrer à la maison…
— On va rentrer, lui souffle Kalem d’un ton sec, promis.
— Ils nous laisseront pas rentrer si tu ne rends pas le couteau, on en a pas besoin.
— J’ai pas envie de perdre un œil. »
Shifa note cette réplique et regarde le visage du jeune homme. Son sourcil n’a pas été tailladé par un coup de rasoir, une cicatrice court le long de son arcade et au-dessous de ses yeux, elle est fine, comme si elle avait été causée par la pointe d’une lame, comme une scarification pour l’intimider. Elle voit les pupilles dilatées du jeune homme, et comprend que la foule ne lui fait pas aussi peur que ce à quoi il pense.
« Si vous êtes en danger, je peux en parler au chef de la garde, s’il le faut, ils vous trouveront un endroit où vous serez en sécurité. »
Kalem la regarde, mais il secoue sa tête légèrement, fronçant ses sourcils. Dehors, les cris s’intensifient et la foule s’écarte encore plus. Shifa ne se laisse pas distraire et poursuit.
« Tu veux protéger ton frère, je comprends, mais tu ne pourras pas toujours être avec lui, et vous ne pourrez pas vivre toute votre vie en volant. »
Elle tend à nouveau sa main, elle adoucie ses traits pour que Kalem comprenne qu’elle ne veut que son bien. Lorsque Syziak comprend que son frère résiste encore, il attrape son bras et le tire légèrement.
Le jeune homme respire de plus en plus vite et tremble. Lorsqu’il tire le couteau de sa ceinture, il le jette dans la main de Kalem et s’en va s’asseoir sur une chaise plus loin, sa tête entre ses mains.
« Merci. »
S’il a entendu Shifa, il n’en montre pas le moindre signe. Cette dernière se détourne et retourne dehors, montrant le couteau au forgeron qui s’avance au premier rang, l’air soulagé, mais les hallebardes l’empêchent d’aller plus loin.
La Mire le regarde et précise :
« Si je vous rends le couteau, vous partez tous. »
Il ouvre la bouche pour répondre, mais à sa droite, les membres de la foule se bousculent pour s’écarter.
Le pas lourd et le cliquetis des armures annoncent une arrivée innatendu. En rangs serrés, quatre Praeceptors couvert de métaux jusqu’au casque, ferme la marche du Praedicator qui est venu en personne. Shifa devant l’approche d’Amel sent son cœur bondir et frisonne, le dernier souvenir qu’elle a de l’homme braque ses yeux sur son poing.
Les sourcils froncés et les lèvres pincées révèlent plus que d’habitude les cicatrices qu’Amel gardent de son combat avec Ylius. Même sans arme à son côté, sa taille, son armure et surtout cette suite avec laquelle il ne s’était encore jamais affiché durant cinq ans, terrifie la foule. Même les gardes s’échangent des œillades nerveuses.
Le jeune Praedicator regarde les manifestants, et d’un œil, voit les deux jeunes Vylyindiens dans l’hospice, qui regardent la scène.

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