Juge
Amel balaie les regards et sent sa gorge se serrer en constatant les réactions qu’il suscite. Il prend une profonde inspiration et prend la parole dont tout le monde lui fait offrande :
« J’espère que vous avez d’excellentes raisons de perturber l’ordre public, dit-il d’une voix sèche à l’attention de la foule, allons, qu’est-ce qu’il se passe ? »
Il n’a désigné personne pour lui répondre, et naturellement, personne dans la foule ne se désigne. Le silence l’agace d’autant plus qu’il lit la terreur dans les regards.
« Shifa, il se tourne vers elle et son visage s’adoucit, qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
La Mire le regarde et retrouve dans le ton de sa voix la douceur qui faisait le paradoxe de cet homme. Après quelques secondes et une inspiration, elle répond :
« Ces enfants ont volé un couteau, ils l’ont rendu, dit-elle en soulevant la lame dans sa main, maintenant, il ne reste plus qu’à savoir ce qu’on fait d’eux.
— Praedicator, il faut faire un exemple ! »
La voix a surgi des entrailles de la foule et provoque une vague de murmures approbateurs. Autour de la scène, les passants scrutent tous les protagonistes et Amel sent toute l’attention qui se porte vers lui. Il sonde les visages et voit bien les Vylyindiens épars, souvent à l’écart à longer les murs.
« Les enfants seront jugés comme tous les autres voleurs, que la lame soit rendue, et que les enfants soient conduits dans la Haute-ville. »
Cette fois, les murmures deviennent moins enjoués et on entend même quelques protestations siffler. Les gardes se regardent et Shifa lit clairement qu’ils n’adhèrent pas à la vision du Praedicator. Qu’importe, ils s’écartent lorsqu’il approche et la Mire rend le couteau à un garde qui le restitue au forgeron, qui le récupère sans même remercier quiconque. Les quatre Praeceptors entourent désormais les deux Vylyindiens, qui tremblent de tout leur long à proximité des colosses en armure verte, couleur ennemie à leur culture.
Amel se prépare à partir en menant l’escorte, mais Shifa s’approche et il interrompt la marche en levant la main.
« Merci, dit-elle, ça aurait pu facilement dégénérer, je suis heureuse que tu aies su garder la tête froide. »
Jusqu’à ce moment, Amel a un sourire quand il regarde la Mire. Mais dès qu’elle a fini sa phrase, ses lèvres s’affaissent et son regard s’assombrit. Ils se fixent un moment, avant que le Praedicator ne se détourne en déclarant :
« On se reverra au Conseil, demain. »
Shifa comprend son erreur trop tard. Elle sent son ventre se serrer en regardant Amel s’éloigner dans la ville.
La Mire reste plusieurs secondes, seule, à se sentir stupide.
Les Praeceptors battent le pavé et les deux Vylyindiens suivent sous les regards hostiles de la population. Amel ne saurait dire si cette hostilité vient de sa présence ou celle des Vylyindiens. Lorsque un passant frôle Syziak, il adresse quelques mots aux garçons :
« Restez proches de moi. »
Le plus jeune presse le pas pour devenir l’ombre d’Amel, son grand frère ferme la marche en jetant des regards sombres au Praedicator. Il se gratte le bras depuis le début de la marche, il scrute les environs à la recherche d’un endroit où il pourrait s’échapper, mais une main gantée vient appuyer son épaule.
Il se débat pour chasser la prise, et râle :
« Je n’ai pas besoin qu’on me tienne ! »
Après ce bref incident, il se calme et regarde la falaise de la haute-ville qui lui masque désormais la vue de la Flèche qui traverse le sommet de la ville-caverne. Il n’a jamais été aussi proche de la frontière naturelle entre la basse et la haute-ville. Si Kalem tremble, son petit frère contemple la muraille de roche la bouche bée.
Lorsque le groupe arrive au départ de l’ascension escarpée qui mène à la haute, les enfants se mettent à craindre l’effort. Les Praeceptors montrent l’exemple et s’insèrent sur ce chemin de croix. Le chemin qui monte jusque l’autre partie de la Cité est suffisamment large pour que deux chariots s’y croisent, mais guère plus. Si vous marchez trop près du précipice, seule une barrière faite de fins pitons de bois reliés par des cordes lestes vous empêcheront de choir. C’est assez pour protéger les habitués du chemin, mais cela pousse surtout les non-initiés à coller la falaise et à laisser leurs doigts glisser le long de la roche, juste pour être sûr de pouvoir la saisir. Amel s’amuse de voir les enfants longer la falaise et il s’approche du plus jeune en lui suggérant :
« Regarde le prochain virage à chaque fois jusqu’à ce qu’on soit à mi-chemin, ensuite, tu pourras regarder la ville, les maisons te paraîtront si petites que la hauteur ne te fera plus peur. »
Le petit garçon lève sa tête. Jusque-là le visage bas et caché sous sa calotte, il n’avait pas croisé le regard du Praedicator. Il est surpris de voir le Praedicator avoir un air si tranquille.
Il n’est pas le seul, Amel lui-même n’est pas familier avec cette paisibilité. Une note d’amertume le gagne alors qu’ils arrivent au milieu de l’ascension.
« Tu peux regarder maintenant. »
à cette hauteur, Ragwell révèle son architecture composite. Les bâtiments enfoncés dans les quartiers des mines au fond de la cuvette, sont tous faits du même métal anthracite que le monolithe du Palais, sur lesquels quelques échafaudages et extensions de bois ont été bâtis. Plus on s’éloigne du fond de la caverne, vers la partie qui émerge de la voûte de la montagne éventrée, plus les bâtisses sont d’un mélange de bois, de chaux et pour les plus fortunés, de pierres. C’est aussi à cette distance que l’on peut apprécier les quelques parcs et arbres qui ont réussi à pousser dans les parterres artificiels qui ont été installés au fur et à mesure des années pour égayer le sol de roche naturelle de la Cité.
Les arbres ont de moins en moins de feuilles, mais cette année encore, ils ont réussi à en faire pousser quelques grappes. Et à cette époque, les rayons du soleil même s’ils ont perdu de leur éclat, projette encore les ombres des gigantesques stalagmites rocheux qui servent de base à la muraille qui sépare la ville des faubourgs, et donne à la Capitale des allures d’une Cité construit dans la gueule d’un monstre de la taille d’une montagne.
Le gamin contemple, médusé, et lève la tête pour découvrir les statues taillées à l’envers, qui parsèment le plafond de la ville.
Lorsqu’il les voit si nombreuses, il ne peut s’empêcher de demander.
« Elles ne peuvent pas tomber ? »
Amel souffle du nez, amusé. Il ne s’est plus posé cette question depuis trop longtemps.
« Ce n’est pas impossible, mais je n’ai pas souvenir que ça se soit produit, je crois qu’elles ont été faites avec ce métal noir, peut-être qu’il ne se dégrade pas. »
Kalem chuchote quelque chose à son frère, le visage du garçon se déride, et il ralentit le pas pour marcher désormais aux côtés de son aîné.
Le Praedicator regarde le plus âgé des Vylyindiens, et en découvrant ses yeux défiants, acquiesce avant de se détourner et de poursuivre le chemin.
À l’arrivée du sommet, la troupe est accueillie par la blancheur éclatante des bâtiments. À l’exception des étendards verts et du blason de l’épée aux trois seuils qui colorent les rues, tout ici respire la propreté. Les enfants regardent les bâtisses avec un œil plus inquiet, les drapeaux ont pour eux une connotation bien singulière. Des deux, c’est la grimace de Kalem qui est la plus marquée.
Ici, les passants regardent la progression de la troupe avec une forme de curiosité prudente. Les vestons interpellent, mais les Praeceptors sont salués avec respect, Amel surprend même quelques courbettes qui lui sont adressés.
Sa mâchoire se serre pour seule réaction.
Ils arrivent en vue d’une place forte qui se découpe à l’orée de la partie habitée de la haute-ville. S’ils regardent à leur gauche, ils découvrent les escaliers qui mènent au temple Praeceptor, dont le blanc délavé témoigne de la perte de foi des Rysonelliens dans leur propre dieu. À droite, accolée aux hauts murs du palais, on trouve la caserne et ses contreforts, où, sur un chemin de garde, les protecteurs de la Cité patrouillent de la haute à la basse-ville.
Lorsque les Praeceptors croisent les gardes, ces derniers se raidissent tant et si bien que leurs hallebardes paraissent tordues.
Si Syziak est impressionné et ravi par tout ce qu’il voit, Karem tâte nerveusement sa cuisse gauche, illusionné par la sensation fantôme du métal froid sur sa peau. Amel plisse les yeux vers la herse qui protège l’entrée de la caserne, et surprend un attroupement de gardes devant un homme en armure plus épaisse, équipé d’un casque surmonté de crin clair.
Loïc.

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