Juge : Partie II

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À des dizaines de mètres à la ronde, on entend la voix du chef du corps de garde, et plus loin encore, sa toux résonne dans les steppes rocailleuses qui enserrent le palais, la caserne et le temple. Il peste en cachant du mieux possible son crachat de granules fumants et se retourne en ravalant ses larmes devant le Praedicator.

Dès que ce dernier lui témoigne sa compassion par une moue, le chef prend la parole.

« Praedicator ! Vous m’apportez du gibier de potence ? Il avise Karem qui lui fait les yeux noirs ainsi que le plus jeune et fébrile Syziak, Allons, je plaisante les enfants. »

Il sourit, puis porte son attention aux couleurs des vêtements pile avant que ses traits se durcissent.

« Les troisièmes aujourd’hui, les quinzièmes cette semaine, et certainement pas les derniers. »

Amel lève la main en signe d’apaisement.

« Ils sont coupables de vols, mais du vol d’un couteau, rien qui ne mérite de grosses sanctions.

— J’aimerais avoir ta capacité à… Une quinte de toux manque de décoller la plèvre de Loïc… putain.

ta capacité à relativiser les choses, mais on en attrape des dizaines, comme la cendre, y a qu’à se baisser pour les ramasser, et la garde comme les honnêtes gens commencent à en avoir marre.

— Pour pas dire autre chose, raille un garde pour ponctuer la réplique de Loïc, on passe bientôt plus de temps à contrôler et sanctionner les Vylyindiens que faire notre travail.

— Vous aurez moins à nous contrôler si vous nous protégiez. »

Le ton grinçant vient d’entre les Praeceptors. Amel ferme les yeux en devinant parfaitement qui est coupable de cette remarque. Avant de se retourner, il défie du doigt le garde de répondre à cette intervention. Lorsqu’il fait face à Karem, il lui assène :

« Tu parleras quand tu y seras autorisé, mon garçon.

— Quoi, vous n’aimez pas entendre que si on vole c’est parce qu’on nous demande de le faire, et qu’on nous menace si on le fait pas ? »

Le Praedicator serre les dents et s’apprête à répliquer mais s’arrête en considérant l’information. Il se raidit et interroge le jeune homme.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

— On vole de la nourriture pour survivre, pas des couteaux, les couteaux c’est pour se protéger des autres. »

Il désigne son œil, là où une cicatrice témoigne du jour où il a manqué de le perdre.

« Cette trace, c’est le rappel que si tu obéis pas aux grands, tu crèves, et c’est le cas de tous les jeunes dans les quartiers des mines. Si t’as rien à donner, t’es mort, et si t’as pas d’argent pour acheter ce que tu dois donner, t’as pas le choix. »

Le Praedicator lit dans les yeux du jeune homme qu’il ne bluffe pas. Lorsqu’il se tourne vers Syziak, il se conforte devant la peur du garçon ainsi que son hochement de tête. Il se dirige ensuite vers Loïc.

« Tu en avais connaissance ?

— C’est une information qui remonte, mais on a pas assez d’hommes pour faire plus que des contrôles.

— Alors qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Tu veux que je coure après toutes les rumeurs ? Déjà que Nimod et Maïlys me tannent pour que je leur envoie plus d’hommes, je ne peux couvrir que quelques missions, si je priorise tout, on fera rien.

— Et, si je peux me permettre, intervient l’un des gardes, les quartiers des mines, c’est un vrai labyrinthe, entre les bicoques enchevêtrées et les anciennes galeries qui courent dans toute la montagne, on a pas fini de chercher ces fameux « grands ».

— Alors vous allez arrêter et mettre en prison les coursiers et laisser les grands nous manipuler, c’est bien ce que je pensais. »

Amel ne se retourne pas cette fois. Il songe à ce qui pourrait être fait, mais s’il modifie les priorités de la garde et les envoie dans les quartiers des mines, la population se sentira moins protégée dans les quartiers névralgiques de Ragwell.

« Il n’a pas tort. »

Loïc hausse les sourcils avant de grimacer.

« Amel, j’ai pas dix mille bonhommes à envoyer là-bas !

— Divise l’effectif actuel des contrôles en deux, envoie une moitié dans les quartiers des mines, et laisse les autres dans les passages les plus fréquentés. »

Derrière le Praedicator, Karem écoute attentivement ce qu’il se passe. Il croise les bras, la défiance dans son regard commence à s’effacer.

« Tu sais que ces quartiers sont dangereux pour la garde, ça risque de mal se passer s’ils y patrouillent.

— Tu es en train de me dire que la garde de Ragwell ne peut pas patrouiller dans toute la ville ?

— Ce n’est pas ce que je… Loïc ferme les yeux et s’interrompt avant de reprendre… si ça dégénère, on fait quoi ? C’est ma seule question.

— Peut-être est-il temps pour l’Ordre des Praeceptor de retrouver certaines de ses fonctions de maintien de l’ordre. »

Jusque-là stoïques, les Praeceptors tournent légèrement leurs casques vers Amel. Ce dernier les voit bien réagir, mais les ignore. Ils reprennent leur posture peu après, se tenant juste un peu plus droit. Les gardes, par contre, semblent prendre la proposition avec une gravité qui pèse jusque sur leurs épaules.

« T’es sûr que l’idée est bonne ?

— C’est la seule que j’ai Loïc, de plus, ce qui s’est produit il y a six ans n’est pas du fait des Praeceptors, mais des ordres qu’ils ont reçus. S’ils sont déployés, ils le seront avec des armes contondantes. On ne qualifiera plus l’Ordre comme « écarlate », et je suis prêt à miser mon titre là-dessus. »

Amel se détourne désormais de Loïc pour accaparer l’attention du jeune homme qui le regarde désormais avec un œil brillant.

« Loïc, prends-le comme commis. Il remboursera sa dette en travaillant. »

Ce dernier est pris d’une autre quinte de toux. Une fois qu’il s’est calmé, il déglutit et précise.

« Je me garde le droit de te punir si tu contreviens à un ordre ou nuis à la garde.

— Cela tombe sous le sens, approuve Amel en fixant le jeune homme, alors ? »

Karem semble soulagé, mais très vite, il jette un œil à son frère et son visage s’assombrit à nouveau. Syziak tient son regard, il ne sait pas ce qu’il doit dire, il ne sait pas s’il a le droit de dire qu’il a peur de ne plus revoir son frère.

« Vous vous reverrez, je considère que ton frère est innocent, mais il doit être mis en sécurité. Toi, tu es un adulte, tu peux travailler, ton frère doit encore être protégé et pris en charge.

— Je peux m’en occuper, affirme Karem d’un ton sec.

— Tu l’as fait, et regarde où ça a failli vous mener, le jeune homme se raidit et expire du nez, si tu te comportes bien, tu pourras devenir un garde, tu pourras protéger ton frère même une fois qu’il sera adulte, et tu échapperas au sort qui vous était promis en restant dans les bas-quartiers. »

Karem réfléchit. Ses paupières battent plusieurs fois alors que ses yeux deviennent humides. Son petit frère lui attrape la main, et leurs doigts se serrent.

Le jeune homme regarde le sol, là où la cendre roule sous la brise légère, et il repense aux deux années précédentes. Le bois humide du bateau qui chavirait sur l’océan, le long chemin vers Ragwell, les regards qui le jugeaient au quotidien, leur premier refuge dans une maison où il avait dû évacuer le corps sec d’un malade de la peste grise dans l’arrière-cour.

Et les premiers larcins pour survivre, du pain. Sa première rencontre avec un grand.

Tout était devenu normal trop vite. Il secoue la tête, essuie ses larmes d’un coup de manche et inspire.

« D’accord. »

Syziak serre son frère dans ses bras. Karem lève la main et passe ses doigts sous la calotte du garçon, ébouriffant ses cheveux.

« T’inquiètes pas Syz’, la prochaine fois que tu me vois, j’aurais une armure, une hallebarde, et je pourrais arrêter les grands.

— N’allons pas trop vite en besogne, mon garçon, raille Loïc avant que le regard réprobateur d’Amel ne le ravise, mais c’est l’idée. »

Les deux frères s’étreignent quelques instants. Lorsqu’ils se séparent, les Praeceptors s’écartent pour que Karem puisse suivre Loïc jusque dans la caserne.

Syziak reste à saluer son frère jusqu’à ce que ce dernier disparaisse derrière le quadrillage de métal de la herse, Karem, par peur de paraître faible une fois de trop, ne détourne la tête que lorsque le rideau de fer s’abat.

Syziak continue de pleurer, lorsqu’Amel passe sa main sur l’épaule du garçon et ne l’invite à le suivre vers le temple.

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