Renoncer
Lorsqu’ils se trouvent à gravir les marches menant au temple, Amel se plonge dans ses pensées.
Il passe en revue les visages des citoyens lorsqu’ils ont vu les Vylyindiens. Repense aux commentaires des gardes, leur réaction à l’idée que les Praeceptors réinvestissent les rues pour leur prêter main-forte. Il jette un œil à Syziak, et imagine que ce garçon aurait eu une vie très différente si son frère n’avait pas été là pour assumer et prendre les coups à sa place. Mais si ce dernier avait menti ? S’il s’était blessé parce qu’il avait agressé quelqu’un ? S’il faisait partie d’un gang ?
Le Praedicator pense à ses choix. Il sait qu’il fait tout pour ne pas être Ylius. Mais se faisant, ne prend-t-il pas des décisions qui exposent les citoyens de Ragwell à des conséquences plus terribles ? Et si la foule avait eu raison de pourchasser les Vylyindiens ? Et s’il était préférable de faire des exemples afin qu’ils rentrent dans le rang et que ce qui se produise déjà puisse reculer plutôt que s’immensifier ?
Lorsqu’il pense à ses choix, ce qui lui arrive, Amel comprend ce qui a fait d’Ylius l’homme qu’il est devenu. Mais si par malheur, la brutalité de son mentor avait épargné à son peuple le chaos, si la crainte qu’il inspirait, lui et l’Ordre, avait finalement permis au Royaume de tenir le temps qu’Amel puisse monter le Conseil et donner un nouvel équilibre à la nation… est-ce qu’au final, Ylius n’avait-il pas raison ?
Et si la souplesse dont Amel faisait preuve, n’était pas la faille dans laquelle le chaos allait s’infiltrer ?
Si en laissant des jeunes hommes comme Karem devenir garde, il n’ouvrait pas grand la porte à des citoyens d’un genre nouveau, dont l’intérêt profond ne serait pas la pérennité du Royaume, mais la jouissance seule de ses richesses par ses compatriotes Vylyindiens ?
Amel se dit que sa confiance en l’avenir et la chance qu’il laisse aux Vylyindiens, peut être tout simplement sa manière de ne pas être Ylius. Et si c’est tout ce qui le motive.
Alors peut-être qu’il est le danger de cette ville.
Il pose sa main sur son front, la migraine finira par passé, cette fièvre de remise en question aussi. Il ne s’en était pas rendu compte, mais depuis qu’il était intervenu à l’hospice, il n’avait eu de cesse de craindre, et d’agir pour que ne ressurgisse pas sa rage.
Le regard et la phrase de Shifa le hante, plus qu’il ne le voudrait.
Lorsqu’ils franchissent la dernière marche, les cuisses de Syziak brûlent. Il claudique mais continue d’avancer. Il découvre d’un œil craintif la façade du temple Praeceptorial, devant les statues en ruines qui bordent les grandes portes, des aspirants et leurs maîtres s’entraînent au combat. Les coups de bâtons qui s’entrechoquent se réverbèrent sur la paroi de la caverne sur laquelle repose le temple. Les jeunes aspirants, torse nu, portent des hématomes formés par leurs erreurs. Amel contemple les corps meurtris et se rappelle son adolescence, l’époque où Ylius n’avait de cesse de lui rappeler par la douleur qu’il n’était pas prêt. Syziak porte attention à un duo où le jeune est particulièrement vigoureux et offensif, et ce, jusqu’à ce qu’un revers percute sa tempe et ne l’envoie face contre terre, le nez dans la cendre. Lorsqu’il se redresse, la poussière du ciel colle au sang qui roule sur son front, il aperçoit le Praedicator et se relève d’un trait, malgré le vertige qui le fait tanguer. Avant qu’il ne s’effondre, la main de son maître vient le stabiliser. Tous les combats s’interrompent, et les regards rivés dans la direction de la troupe intimident Syziak.
Mais l’enfant comprend que personne ici ne lui en veut, il découvre le respect sur ses visages et passent en revue chacun d’entre eux. Les Praeceptors et leurs aspirants, posent genoux à terre, bâton au sol et s’inclinent sur le chemin d’Amel.
Les portes lui sont ouvertes, la cloche sonne à l’annonce de son retour. Lorsque les lourds battants ont fini leur course, le vent pousse quelques grains de cendre à l’intérieur, ils roulent sur le sol marbré du déambulatoire. Lorsque le Praedicator pose pied dans le temple, il aperçoit un homme à la démarche lourde, au corps si meurtri que son dos est plus haut que sa tête. Le vieillard s’accroche au dossier d’une chaise de prieur, contemple l’arrivée d’Amel avec un air grave.
Olem est encore en vie.
Le Praedicator s’approche du vieillard, et découvre une peau si fripée qu’elle coule presque du visage du moine. Seuls ses yeux d’un vert sombre et l’épaisseur de ses sourcils désormais plus blancs que la lumière, survivent à l’âge qui l’accable.
En cinq ans, il a franchi la barre des soixante-dix, et un nouveau pallier a été franchi. Il s’incline, mais la main du Praedicator l’arrête alors qu’il s’apprêtait à presque toucher le sol avec son front. Ce simple mouvement a épuisé Olem, et Amel le fait s’asseoir, observé par le garçon qui analyse chaque fait et gestes du jeune homme.
Le voile qui brume les pupilles du vieillard pousse le Praedicator à approcher son visage du moine. Ce dernier pousse un gloussement.
« À quoi j’en suis rendu pour juste bien voir…
— C’est un miracle que vous soyez encore en vie, Olem, un autre que vous puissiez vous tenir debout.
— Et la prochaine fois que vous viendrez, c’en sera un autre si je suis encore parmi vous. »
Le Praedicator encaisse la critique avec un sourire et un acquiescement. Il ne se défend pas il se sait coupable de ce qu’on l’accuse. Amel tourne sa tête vers Syziak, et le désigne d’un coup de menton.
« Est-il assez près pour que vous puissiez le voir ?
— Lui ? Non. Ses couleurs, oui, je suis surpris que tu laisses pareille engeance franchir le seuil du temple. »
Syziak lève un sourcil et regarde Amel. Après quelques secondes à faire trembler ses lèvres, le Praedicator lui dit :
« Pose ta question, Syziak. »
Le garçon joint ses mains devant le vieillard et se massent les mains.
« C’est quoi un engeance ? »
Olem s’esclaffe et semble mâcher son rire pendant quelques secondes avant de répondre.
« Il est distrayant au moins, où tu l’as ramassé ?
— Il survivait dans les rues, avec son frère.
— Il volait, c’est ça ? Demande Olem, je sais reconnaître un euphémisme.
— C’est quoi un euphémisme ? »
Les adultes se tournent vers le garçon et à leurs regards, il comprend qu’il est préférable qu’il se taise.
« Il n’a nulle part où aller, et le danger rôde de là où il vient, je voulais que l’Ordre l’abrite, et peut-être, en fasse un Aspirant. »
Les Praeceptors qui observent la scène se jettent un regard. Le silence pèse tant que l’encens semble perdre en altitude et son odeur devient plus âcre. Olem inspire avec gravité, son torse gonfle en lui donnant l’air d’une grenouille, détail que Syziak omet avec sagesse de signaler.
« Tu vas loin, très loin Amel, es-tu sûr qu’il est sage de tester mes limites à mon âge ?
— Qu’est-ce que j’étais avant qu’Ylius me recueille.
— Un moins que rien Rysonellien.
— Quelle différence ? Il est jeune, il n’est Vylyindien que de sang, et il est loin, très loin de tous ses compatriotes enracinés.
— Rysonell reconnaît ses fils, Amel, ils ont la liberté dans l’âme et le feu dans leur cœur.
— Apprenez-lui à être libre, et allumer son feu alors, Vylyindyl et Rysonell ne sont-ils pas frères ?
— Si je refuse, tu invoquerais le droit de conscription, n’est-ce pas ?
— Je ne le ferais que si vous refusez, Olem. Mais je ne veux pas vous forcer la main.
— Entre un « oui » et un « d’accord », donc, le vieillard hausse les épaules, ça sera d’accord. »
Amel pose ses mains sur les épaules d’Olem et le regarde au plus profond des yeux avant de baisser la tête. Le vieillard en fait de même, et leur front se touche.
Lorsque le Praedicator se relève, il constate que le garçon ne sait qui regarder entre les deux adultes. Ses pupilles sont écarquillées, sa bouche bée, et sa tête va et vient nerveusement.
« Tu vas rester ici, l’Ordre va s’occuper de toi à partir de maintenant, ils te trouveront un maître, et tu deviendras, si Rysonell l’accepte, un Praeceptor. »
Le tonnerre ne devrait pouvoir frapper de sous le plafond de Ragwell, mais l’enfant tressaille. Il regarde le chœur du temple, les vieilles pierres, les écoulements d’énergie sur l’autel et le liquide qui se répand dans les interstices des dalles. Cet endroit n’a rien de familier, ni pour lui, ni pour son peuple.
Il comprend que c’est là où il va rester, peut-être pour toute une vie. Il regarde Olem.
« Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Cela veut dire que ça va être long, difficile, que tu vas être triste tous les soirs pendant plusieurs jours, et arrivera un matin où tu te réveilleras et où tu auras compris que ton ancienne vie est derrière toi, et la lumière devant, mon garçon.
— Je ne comprends pas… répond Syziak les yeux humides, vous allez rester ? »
Son visage se braque sur Amel. Ce dernier sent le poids des espoirs du garçon peser sur ses épaules. Une seconde plus tard, il sent les yeux du vieillard se poser sur lui ainsi que son sourire narquois.
« Il serait temps que vous ayez vous-même un apprenti, Amel. »
Le Praedicator se tourne vers Olem. Ils échangent un long moment dans le plus grand silence. Il sait déjà que c’est pour ça que le moine a accepté l’enfant, que c’était l’idée qu’il y avait derrière sa tête.
Iris.
Amel imagine la petite dans son lit, recroquevillée sur elle-même, à l’attendre. Cette vision est plus lourde que le regard de toutes les âmes qui peuplent ce temple.
Il imagine la Marque qui s’ouvre, d’où jailliraient des flammes qu’il ne pourrait contenir cette fois, qui embraserait la chambre de l’enfant puis lui.
Ce gamin est sa chance. Il aurait une excuse pour la faire éduquer par plusieurs nourrices qui prendraient plus soin d’elle qu’il ne parvient à le faire. Le coin de ses lèvres se soulève à cette pensée.
Lorsque Syziak voit sa réaction, il s’imagine lui aussi aux côtés de ce colosse, qui pourrait le protéger de tous les Grands qui pourraient le menacer, lui et son frère. Enfin un roc sur lequel s’accrochait durant toutes les tempêtes à venir, une ancre infaillible qui l’empêcherait de chavirer.
Marion.
Elle ne reviendra sans doute jamais. Mais si Amel renonce à sa promesse, comment la regarder en face ?
Est-ce si grave de rompre cet engagement, qui ressemblait davantage à une prise d’otage, à un chantage émotionnel fait à un gamin à peine devenu homme ? Amel était-il à l’époque la même personne que celui qui se trouve face à cet enfant.
Cet enfant a infiniment plus à voir avec lui que la fille de Marion et de Marcheur. C’était leur enfant à eux, et l’un a choisi de donner sa vie pour abattre Ylius, et l’autre a choisi de l’abandonner pour des fables.
Le dégoût.
C’est ce que s’inspire Amel d’avoir passé vingt secondes à réfléchir, dans le silence complice de tous ceux qui l’observent. À leurs yeux, il se sait coupable d’avoir douté.
Sans reprendre son souffle, il déclare.
« Encore un devoir de Praedicator auquel je vais devoir faillir. »
Et il s’en va.
Chacun de ses pas lui est lourd.
Mais ils sont pires encore pour l’enfant qui le regarde disparaître dans la lumière et la cendre.

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