Solution

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Iris contracte son poing droit. Elle serre si fort que ses jointures blanchissent, ses veines gonflent et soulèvent sa peau, les plaies au dos de sa main devraient s’étirer et se rouvrir.

Mais la petite se concentre aussi, dans son esprit d’enfant, elle imagine sa Marque se refermer, cicatriser définitivement et ne plus jamais laisser rentrer le moindre miasme énergétique, la moindre particule de chaleur. Elle s’imagine libérer de cette chaleur qui fait battre son cœur et circuler le sang bleu de ses veines.

Elle a mal.

Mais Iris commence à s’habituer, ses dents ne se serrent plus autant, elle utilise ses lèvres qu’elle enroule autour pour se concentrer sur la sensation que procurent ses muqueuses quand l’émail les ronge.

Il faut beaucoup de force pour supporter cette douleur, de force ou de rage. Et Iris sait que par sa faute, par son incapacité à gérer la Marque, elle ne peut plus sortir, Amel vient moins la voir. Parce que moins elle contrôle, moins on l’aime.

Et Iris contrôle si fort et si bien, que les petites panachées de fumée qui s’échappent encore de la Marque…

… s’étranglent.

Pour la première fois, l’odeur de sa main est celle du frais, des draps propres dans lesquels elle aime tant se noyer. Iris renifle sa peau à la recherche de la moindre senteur de chaud, un signe quelconque d’échec. À part sentir quelque chose qui commence à gratter à l’intérieur de son bras droit, Iris ne ressent rien.

Et les voix s’apaisent.

Le silence.

Iris regarde autour d’elle. Elle entend les flocons de cendre qui tombent sur la vitre, ils se froissent contre le verre. Si elle colle son oreille à la surface froide, elle les entend même un peu crépiter, le son caresse ses tympans. Elle se dirige vers ses feuilles et son bout de charbon, elle le fait glisser le long du papier pour tracer un trait. Le début du crissement lui plaît, alors elle appuie plus fort, jusqu’à ce que la force qu’elle applique soit telle que la fibre rompe.

C’est… un concert de sons qu’elle ne pouvait pas apprécier pleinement. Elle se met à définir ça comme le chant du silence.

Celui que tous les gens normaux entendent.

Iris pense qu’elle est normale. Elle regarde la Marque et ses pupilles rétrécissent, deviennent deux petits points sombres, trop noirs pour qu’une quelconque lumière puisse y rentrer.

Avec son morceau de charbon, elle barbouille le dos de sa main. Elle recouvre de noir la Marque afin que plus personne, et surtout pas elle, ne puisse la voir.

Lorsqu’elle est devenue invisible, et que toute la peau qui reste autour de son labeur de rage rougeoie, Iris expire un souffle de haine.

Quelques secondes passent et la petite est frappée d’une fatigue intense. Elle s’assoit sur son lit et sa vue se trouble tant et si bien qu’elle ne voit pas l’ombre qui danse dans le jour de la porte. La clenche grince à peine lorsqu’Iris se tourne et découvre Amel. Dès qu’elle croise son regard, elle voit ses lèvres se soulever avant qu’une pluie d’étoiles s’effondrent.

L’arrière de sa tête frappe le mur avant qu’elle ne retombe sur le matelas tendre. Iris s’y enfonce un instant, embrassé par la douceur de la literie avant que des bras trop désirés ne la cueille.

Elle sent les doigts d’Amel qui passe sur son visage et elle l’entend l’appeler. Entre deux comètes qui brouillent sa vue, elle parvient à l’apercevoir. Son sourire à disparu, Iris craint si fort qu’il lui en veuille que la petite émerge et se secoue pour se réveiller.

« Qu’est-ce qu’il t’arrive ? »

Amel tient la main Marquée d’Iris, elle la retire de son étreinte, et laisse dans son sillage du charbon sur la peau de son protecteur. Il regarde le barbouillage et fronce les sourcils.

« C’est bon, j’entends plus les voix ! »

La fatigue ne l’empêche pas de rire et d’enrouler ses bras autour du cou d’Amel. Sa tête repose sur son épaule, et sans comprendre ce qu’il se passe, il décide d’étreindre la petite en retour. Il passe ses doigts par réflexe dans la chevelure de l’enfant, il caresse le cuir chevelu à la recherche d’une bosse ou d’une plaie, et elle le sent soupirer lorsqu’il ne trouve rien.

Il dépose un baiser sur le crâne d’Iris et se balance pour la calmer, ou peut-être est-ce pour lui qu’il le fait.

« Pourquoi tu as mis tout ce charbon sur ta main ?

— Pour que la Marque n’existe plus. Je veux plus jamais la voir. »

Amel écoute l’enfant et ne sait quoi lui répondre. Une tension dans ses viscères semble vouloir le prévenir, l’inviter à dire quelque chose.

« Pourquoi ? Pourquoi tu ne veux plus qu’elle existe ? »

Iris, les paupières papillonnantes, resserre sa prise sur Amel et enfonce son visage dans le cou de son protecteur.

Il sent le souffle des murmures étouffés sur sa peau et frisonne.

« Parce que personne ne m’aimera plus si je la garde. »

Elle s’endort. Amel lève la tête, il ouvre la bouche comme s’il recherchait un peu d’air.

Dans un geste sûr, il prend garde de l’installer sous la couette et veille à ce qu’aucune de ses larmes ne tombe sur l’enfant. D’un revers, il essuie son visage, avant de déposer un baiser sur le front de la petite.

Il s’éloigne, et malgré la légère grimace qu’elle fait, elle semble paisible.

Il est soulagé de refermer la porte.

Trop.

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