Faiblesse : Partie I

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Une semaine passe, Amel se porte le jour durant, le soir s’enferme.

On commence à le trouver changé, au-delà de la peur et du respect qu’il inspire désormais, son regard se pose moins sur les autres, plus sur les choses. Son silence et son calme autrefois vu comme une patience teintée d’une certaine candeur, prennent l’allure d’une intimidation constante. Nimod échange avec lui librement, ils se parlent sans détour, mais le Praedicator ne s’en rapproche pas.

Il n’y en a qu’une seule qui lit ce changement différemment. Une seule qui sait ce que ce changement préfigure, et ce qu’il veut dire lorsqu’il survient.

Est venu le temps, où Amel a appris à s’en foutre. Pense-t-elle en le regardant à chaque fois plus stoïque, nettement plus froid et… vide. Il marche droit dans les couloirs, mais ses yeux fixent le vague. Sa fureur qui a tant terrorisé les membres du Conseil, semble n’avoir été qu’un coup de tonnerre dans un ciel désormais serein.

Mais celle qui voit plus, sait que cette fureur le rongeait depuis longtemps, et que désormais, elle se mue en quelque chose de potentiellement plus destructeur. Quelque chose qu’elle sait diagnostiquer sans avoir de mot à mettre dessus.

Un soir, après une séance du conseil, alors qu’il se rend dans ses quartiers, elle fait venir un serviteur et demande qu’on lui apporte une cruche de vin.

Elle avance dans les couloirs, jusque la porte du domaine du Praedicator. Lorsque sa main approche du bois, elle hésite à frapper. Si elle est certaine qu’il est bien sur la voie, elle ne saurait dire à quelle étape il se trouve. Parce qu’elle sait qu’à un certain moment, toute main tendue peut devenir une agression.

C’est sans doute ce frisson qui parcoure son échine qui lui fait frapper cette porte de trois coups.

Devant la porte, à attendre une réponse qui ne vient pas, elle ferme les yeux et soupire. Bien sûr qu’il ne répondra pas, qui le visite ? Qui vient ? Hormis les fantômes de ceux qui lui ont été chers ? Ni Ylius, ni Marcheur, ni Marion ne peuvent se trouver derrière sa porte, alors à qui accepterait-il d’ouvrir.

Un grincement.

Elle ouvre les yeux avant qu’il ne la voie. Pour rompre le silence avant qu’il ne soit trop pesant, elle sourit et soulève la cruche.

« On devrait organiser des apéritifs après les conseils, histoire que tout le monde décompresse un peu. »

Amel entrouvre la bouche, il la regarde et semble ne pas savoir comment réagir. Il s’écarte sans mot dire, et elle comprend qu’elle est invitée à rentrer. Quelques pas plus tard, elle dépose son plateau sur une table basse, veillant à ce que la cruche ne déborde pas. Scrutant la pièce, elle se rend compte que rien n’a vraiment bougé en cinq ans. Amel n’a jamais investi le lieu, parfaitement préservé, pas un grain de poussière ni sur les fauteuils, ni sur la commode, encore moins le lit parfaitement préparé au carré. Cet endroit ne changera jamais et c’est probablement ce que souhaite faire dire son occupant.

Il l’invite d’un geste à s’asseoir sur un des sièges, toujours coi. Elle s’exécute en respectant son silence, préférant l’imiter et respecter son temps. Il se dirige vers la commode, en tire deux verres qu’il dispose sur la table basse, avant de s’asseoir en soulevant la cruche. Il verse à demi les récipients, doses que Shifa a envie de qualifier de « décevante », mais elle ne sait pas comment il le prendrait.

Lorsqu’il s’enfonce dans son siège, appuie ses coudes sur ses accoudoirs et joint ses mains, elle sait qu’il a encore sa posture d’arbitre.

Ce sera difficile de la rompre.

« Il y a un sujet en particulier que nous devons aborder ?

— Oui, dit-elle en prenant une première gorgée, toi. »

Sourcils à peine froncés, Amel maintient sa posture, mais Shifa prend la réaction pour la victoire qui lui permet de rire et de reprendre une autre gorgée. Lorsqu’elle a fini de déglutir et de serrer son verre pour masquer ses tremblements, elle poursuit :

« Quand ça devient vraiment trop, à l’hospice, mes repos ne servent qu’à trois choses, trois doigts se lèvent un par phrase, m’isoler du boucan permanent et des demandes constantes qu’on me fait, me bourrer la gueule et essayer de me reposer. »

Elle marque un temps de pause et fixe Amel à la recherche d’une réaction. Il n’y a guère qu’un frémissement de sa lèvre inférieure et une inclinaison plus marquée de ses sourcils à voir.

« Il faut savoir que je ne peux pas boire sans être seule, et pas me reposer si je suis sobre, alors je fais littéralement toujours tout ça dans le même ordre, systématiquement, elle regarde le plafond d’un air mélancolique, toutes les journées sont les mêmes, avec les micro-variations qui me permettent de prétendre qu’elles sont différentes. Là une opération à ventre ouvert, ici un baume à appliquer sur une blessure, on finit la journée à conter une berceuse à un homme qui sait, lui comme moi, que c’est sa dernière soirée, mais il tient comme je tiens à ce qu’il ne la passe pas seul, et qu’il n’est pas de mal à s’endormir pour son dernier sommeil. »

Elle écarte les bras, secoue sa tête et déclare.

« Et je suis convaincue que c’est la vie que j’ai choisie, elle le regarde et elle sait que le sien a changé aussi, mais c’est juste la voie qui était la plus courte pour fuir mon père qui voulait que je sois son bâton de vieillesse. Un bâton qui supporterait son caractère de merde et sa violence. »

Amel déjoint ses mains et se penche un peu en avant, son visage trahissant son souci, mais Shifa lève son index, la voix un peu enrouée, elle continue.

« Et dieu seul sait que j’étais forte à le supporter, littéralement la plus forte du monde, j’étais la meilleure à ça. Et je le remercie de m’avoir pourri la vie, parce que c’est probablement grâce à lui que cette ville et tous ses habitants ont trouvé une tarée capable de supporter tout le malheur qu’on lui déverse à la gueule. Il m’a rendu excellente à un truc que j’ai appris à détester à faire, mais qui est le seul truc que je sais faire : prendre soin, et m’oublier quand je prends soin. Parce que la vérité, c’est qu’une fois que j’ai quitté mon vieux – probablement mort depuis le temps – je ne savais pas quoi foutre de ma vie. »

Elle vide d’un trait le reste de son verre, elle s’en ressert un.

« Digne de ce nom cette fois, grogne-t-elle entre ses dents en le remplissant à ras bord, sauf ton respect. »

Et elle s’enfonce dans son siège, les joues gonflées sur une expression honteuse qu’elle assume d’un haussement d’épaule.

« C’est ton tour. »

Amel baisse les yeux. Shifa pense qu’il recherche un moyen de s’échapper, ou peut-être compte-t-il les lames de parquet pour se distraire de la pression qu’il ressent.

« Je n’ai jamais su dire non. »

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