Faiblesse : Partie II

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C’est venu de nulle part. Elle le regarde et vérifie bien que c’est lui qui vient de répondre.

« Quand Xilwell a parlé de la création du Conseil après la monarchie, il en parlait à Ylius. J’étais juste là à ce moment, la tâche incombait à Ylius de prendre la suite, mais la vie à décider qu’il n’en ferait pas partie. Alors parce que je voulais tenir l’engagement de mon maître, et respecter la mémoire du Roi, j’ai créé le Conseil. »

Il prend son verre, fait tourner son contenu et regarde le tourbillon qui s’abîme vers le fond, sans qu’il ne puisse y lire une quelconque réponse à ses questions.

« Quand Marion m’a demandé si je pourrais m’occuper d’Iris si elle devait mourir en couche, j’ai dit oui. Finalement, elle n’a pas eu besoin de mourir pour partir, et me laisser seul à devoir tenir cet engagement. Je l’ai tenu, je le tiens encore, mais c’est pas facile, rien n’est facile. »

Son regard dévie, il le plonge dans celui de Shifa, qui ne sait pas quoi répondre.

« J’ai été, élevé à me préparer au jour où je serai Praedicator, probablement vers mes quarante ans, après la mort d’Ylius, partant de ses vieux jours. »

Il ricane et se détourne pour regarder les fenêtres qui donnent sur l’horizon couvert par la chute de cendre, éclairée par la lumière déclinante du Soleil.

« Tout, tout m’est tombé dessus à dix-huit ans, j’étais prêt à tout pourtant sauf… sauf à dire non. »

Il baisse les yeux et son ton devient jovial.

« Aujourd’hui j’en serai peut-être plus capable, mais je suis dans la boucle, tout ça est en cours et… je ne peux plus abandonner, je suis lié aux décisions qui n’en était pas, d’une version jeune, naïve et innocente de moi. Un gamin qui avait encore du mal à se remettre d’avoir eu le sang de son maître couler sur son visage, devait maintenant devenir le Roi d’intérim, l’arbitre d’un Conseil dans lequel tout était à faire, le Praedicator, et le père seul de substitution d’une enfant aux pouvoirs inconnues et sûrement dangereux. »

Amel se tourne vers Shifa, lui sourit, et ajoute.

« Et dire, que j’aurais juste pu dire non. »

Il avale enfin une gorgée de vin, grimace, parce que l’alcool n’a jamais été à son goût, avant de conclure.

« Mais ma vie n’aurait pas eu de sens, parce que je ne sais pas lui en donner, on me l’a pas appris. »

Ils peuvent tous les deux entendre le soupir de Shifa. Son verre continue de se vider, tandis qu’elle inspire et expire abondamment. Peut-être pense-t-elle que renouveler plusieurs fois l’oxygène dans son corps réduira la masse qui lui comprime la poitrine.

Ses lèvres finissent par s’ouvrir.

« Maintenant tu vas m’expliquer comment tu as fait pour tenir sans l’alcool jusque-là. »

Elle est heureuse de l’entendre rire, même si c’est davantage un souffle qu’une esclaffe à gorge déployée. Il boit une gorgée, grimace à nouveau comme un enfant et répond :

« Le sport, la discipline et beaucoup d’heures passer à ruminer les échecs, les erreurs.

— Parce que tu en fais beaucoup ?

— Jamais, ou tout le temps, je ne sais pas. Quand tu deviens quelqu’un d’important et que tu prends des décisions, tu n’en mesures l’impact que beaucoup plus tard. On peut penser que ça réduit la pression, en fait ça l’amplifie.

— C’est l’un des rares avantages de mon travail, je vois les effets rapidement, et ça enchaîne vite, c’est mieux rythmé, elle boit une autre gorgée et ses joues commencent à rosir, si j’ai raté, je pleure un coup, si j’ai réussi, je passe plus vite à autre chose, je ne perds pas de temps.

— Tu ne t’arrêtes jamais ? »

Il se passe plusieurs secondes avant que Shifa ne réponde.

Elle secoue sa tête et passe sa main sur son front.

« Les gens ne s’arrêtent jamais de mourir, et ça va de mal en pis, j’ai quelques heures ici ou là, mais je n’ai le temps de rien.

— Je ne sais même pas si « j’ai le temps », admet-il d’un ton pensif, je crois que je l’ai, mais la charge me paralyse.

— Iris, c’est ça ? »

Les doigts d’Amel se tendent une fraction de seconde, un geste qu’elle capture. Elle peut voir les tendons de son poignet qui se soulèvent, les muscles de son avant-bras saillir juste avant que l’armure du Praedicator ne censure le reste.

« Qu’est-ce que tu es venue faire ici ? »

Shifa le regarde devenir fébrile. Elle se redresse et répond.

« Je suis désolée, Amel, je ne voulais pas… »

Les yeux du Praedicator se ferment et il souffle du nez.

« Tu n’as pas à t’excuser. C’est juste que… »

Sa seule réaction révèle le problème à la Mire. Elle a bien conscience du problème que pose la petite à ce jeune homme, mais elle ne pensait pas qu’il serait aussi éruptif à cette simple question. Lorsqu’il rouvre les yeux et la regarde, son visage est moins sombre, mais les doigts de Shifa reste crispée sur les accoudoirs.

« … J’en ai peur. Peur bleue. J’ai peur de la faire sortir, et que sa Marque s’enflamme sans raison, qu’elle mette en danger quelqu’un, qu’elle se mette en danger elle-même… la tenir enfermée dans sa chambre est la seule façon que j’ai d’être sûr qu’elle… »

Ses doigts tremblent. Ils passent sur son visage tandis qu’il s’enfonce dans son siège.

« J’étais pas prêt pour elle. Je crois que j’aurais pu tout supporter, mais pas ce poids-là, c’est trop.

— Elle n’a pas de nourrice ?

— Elle aussi en a peur, il se penche en avant. Je ne peux pas lui en vouloir, je ne devrais demander à personne de partager cette charge, mais je ne sais juste pas quoi faire.

— Tu pourrais... »

Avant qu’il ne soit trop tard, la Mire s’interrompt et regrette d’avoir amorcé la phrase, désormais, Amel la regarde en coin, attendant qu’elle conclue. Shifa soupire avant de poursuivre.

« … Tu pourrais la confier à l’Ordre. »

Le jeune homme baisse la tête, plongeant dans ses pensées. Ses phalanges se détendent une à une, ses poings se desserrent à mesure que l’idée fait son chemin.

Il pense à elle.

Seule, dans sa chambre, attendant qu’il vienne tous les jours, se griffonnant la main à s’en arracher la peau, à la recherche de rituels pour qu’il lui donne l’amour avorté par la mort de Marcheur et la fuite de Marion.

C’est vrai, il pourrait la céder à l’Ordre. Comme une curiosité que les Praeceptors pourraient étudier, ou comme l’abomination qu’ils considéreraient qu’elle est pour sa sensibilité à l’énergie. Ils l’appelleraient « mutante » comme les gens l’ont déjà fait, avant de la brûler vive pour extraire le sang de Ratellante de ses veines, et le purifier des atomes d’Iris qui s’y seraient mêlés.

Il a très envie de s’énerver contre Shifa, lui hurler que son idée est soit l’abandon d’une enfant qui n’attend que lui, ou une condamnation à mort à retardement. Mais qu’est-ce qu’elle connaît de l’Ordre ? Elle sait juste qu’il a donné naissance à l’homme qu’elle voit face à elle, qui paraît équilibrer lorsqu’il n’est pas sur le point s’enfoncer le visage de quelqu’un lorsqu’il est poussé à bout de ne jamais savoir quand s’imposer.

« J’ai besoin d’être seul. »

C’est une meilleure façon de finir cette soirée que de s’énerver.

Shifa le fixe, déconcertée. Elle ouvre la bouche, un argument sur le bout de la langue, mais comprit au pli douloureux de ses lèvres qu’il ne changerait pas d’avis.

« S’il te plaît. »

La Mire le regarde détourner le regard. Jusque-là, elle pensait l’avoir cerné, avoir compris ce qui se passait, elle n’a qu’une envie, creuser, creuser encore jusqu’à ce qu’il lui donne de quoi l’aider.

Mais sa poitrine comprimée lui fait déjà assez mal. Elle se lève, pose son verre, et avance vers la porte d’un pas fantomatique.

Lorsqu’Amel entend le grincement, il lève la voix.

« Merci à toi. »

C’est sincère.

Mais la porte claque quand même derrière elle.

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