Démence
Lorsqu’elle se réveille chaque matin, Iris doit refermer la Marque.
Et chaque matin, la main droite de l’Éternel le brûle.
Sa gauche, tout autour de ses propres cicatrices incandescentes, se nécrose jour après jour, inexorablement. Ses souvenirs sont de plus en plus brûmeux. Mais sa propre dégradation il peut l’accepter, bien qu’il ne se l’explique pas, sinon la progression de la démence. Mais l’idée que la petite, à ce si jeune âge, soit déjà en train de se nuire, ce n’est pas que ça l’affecte.
Ça l’empoisonne.
Chaque fois qu’il se plonge dans ses souvenirs, il est rappelé à cette brûlure qui progresse, ses veines, comme une cigarette qui se consume, répandent en lui un feu qui le ronge lentement, ne laissant dans leur sillage que de la cendre qui remplace sa chair.
Il sait que ce n’est pas qu’un sentiment, qu’une impression.
Il sait qu’au long de ces semaines qui passent, Iris s’amaigrit, sourde aux voix, sourde à l’urgence de sa chair qui réclame à cor et à cri l’énergie qu’elle se refuse à laisser entrer dans son corps. Tout ça parce qu’ils ont peur.
Mais s’il vient la sauver de ceux qui ne la comprendront jamais, s’il vient la sauver de sa spirale, il ne sait pas si cette fois encore, il parviendra à renoncer de la prendre avec lui.
Il ne veut pas qu’elle le suive.
Il sait qu’il lui ferait plus mal encore.
Le temps a de moins en moins de prise sur lui, et sur elle.
À travers les flux, ils se sentent parfois, lorsqu’Iris, bien malgré elle, ne parvient pas à se couper de l’énergie.
Ils sentent leurs corps respectifs qui se consument. Les braises de chacun murmurant à l’attention de l’autre dans un langage qu’ils ne comprennent pas, mais qu’ils ressentent.
Leurs yeux, comme des miroirs qui réfléchissent le reflet de l’autre, se toisent sans qu’elle ne le reconnaisse. Fiévreuse, il arrive à la petite de parler seule et de se dire que ça y est presque.
Entre deux silences qu’ils partagent pendant des semaines, où l’on parle au corps de l’Éternel sans que son esprit ne soit auprès d’aucun des siens, il répond à Iris.
Comme cette fois, ou au milieu d’un exposé sur l’évolution du projet d’immigration des Vylyindiens par Sayem, l’Éternel s’est mis à murmurer.
« Ça va te tuer. »
La petite s’est tournée vers sa fenêtre, à l’affût de celui qui semblait lui parler.
Mais autour de l’Éternel, ses apprentis se sont regardés, et les yeux inquiets de Sayem ont croisé ceux de Fêlé.
Dans sa chambre, du haut de ses sept ans, Iris ne s’est toujours pas habituée ni à l’attente, ni à la lutte permanente contre les voix. Elle psalmodie ce qu’elle entend, seule manière qu’elle a trouvé de les supporter lorsqu’elle n’arrive pas à refermer sa Marque.
Assise à son bureau, devant elle, des dessins en charpies, découpés violemment par la paire de ciseaux qu’on lui avait laissé. Si elle recollait les morceaux de jambes, de tronc, de bras et de tête dessinés, elle pourrait ré-assembler sa mère.
Iris pense de plus en plus à elle, avec la même rage qu’elle pense à la Marque. C’est arrivé un soir, face à la fenêtre, à contempler avec envie Bertrand qui jouait dans la cour, sous son nez. Elle l’avait regardé tout le jour, lui qui courait, parlait, riait, vivait, sous le regard protecteur et bienveillant de sa mère.
C’était la place d’une mère. Pas dehors, à voyager. Iris a fini par comprendre que son absence n’avait rien de normal, peut-être que comme Marcheur, elle était morte, mais peut-être que comme Amel, elle avait eu peur d’elle et des voix dans sa tête. Le regard vide, les pensées creuses et les ongles griffant le dos de sa main, Iris avait décidé d’arrêter de rêver.
Lorsqu’elle a fini de découper en quatre le morceau de papier où le visage de sa mère ressemblait encore à celui d’une humaine, elle a effacé ses larmes d’un revers. Le feu dans ses veines la harcèle tandis qu’elle contracte sa Marque pour que rien n’y entre.
Sur l’autre continent, les Fantômes remuent leurs bras douloureux, sans qu’ils ne sachent d’où cela vient. Fêlé se tourne vers son maître, et voit son bras trembler sous l’effet de cette souffrance diffuse. l’Éternel sent la nécrose pousser sur son avant-bras mais n’est concentré que sur les sensations de la petite.
Elle regarde les cicatrices qui se soulèvent alors qu’elle expire, incapable de les maintenir close. Sa peau ainsi levée, ressemble à des bords de feuilles écornés. Les yeux d’Iris glissent sur les lames des ciseaux.
Ses pupilles se dilatent.
La Marque de l’Éternel en fait de même. Il pose son pied sur le bord d’une fenêtre ouverte, et se retourne un instant vers ses apprentis qui le regardent faire sans comprendre ce qu’il se passe.
Je reviens. Ils ont tous entendu sa pensée au même moment, Fêlé s’apprête à répondre.
Les lames se recoupent.
Leurs mains droites brûlent si fort que des cris leur échappent.
Poing droit serré sous son aisselle, l’Éternel serre son gauche en disparaissant dans un nuage de cendre.
Un sang d’un bleu sombre coule sur le bureau d’Iris, avant de glisser sur le rebord et de tomber au sol.
Le sous-sol s’éveille, d’une vasque naturelle remplie d’énergie, s’élèvent des volutes de vapeurs qui se concentrent en flux ascendants.
La douleur est si vive qu’elle en oublie les chants et le feu dans son corps. Elle presse son autre main sur la plaie cette fois bien ouverte. Elle pleure, mais cette douleur la soulage de penser. Repliée dans son lit, le poing serré contre sa poitrine, la peau qui s’est soulevée autour de la Marque, malgré le lambeau qui manque, se referme sur la plaie comme les pétales sur une fleur.
La respiration saccadée de l’enfant se calme lentement, ce soir, elle arrivera à dormir avant d’être épuisée.
Le bruit des gouttes de sang qui éclatent au sol la berce.
Ses muscles se détendent tandis que le sommeil la gagne.
Des interstices du parquet, les flux s’élèvent dans la chambre, et, attirés par la Marque… s’immiscent.

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