Il faut que cela cesse : Partie I

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Un fantôme noir, au visage lisse et blafard.

Il descend du rebord de la fenêtre, Iris recule dans son lit et se plaque dans un coin, dos au mur, le souffle coupé par l’apparition. Des braises bleues crépitent et agonisent autour de lui, avant de s’éteindre en cendre qui roulent sur le parquet.

L’enfant, prostrée a les yeux rivés sur les orifices sombres qui servent de regard à cette créature.

« Il faut que cela cesse. »

Son timbre froid, la profondeur de sa voix, les yeux de la petite s’ouvrent plus grands encore lorsqu’elle se rappelle l’avoir déjà entendu.

Au cours des deux années qui sont passés, il était cette présence diffuse, cette voix parmi les voix, ce spectre évanescent qui lui échappait chaque fois qu’elle essayait de le saisir.

Les épaules d’Iris s’abaissent, tandis que le masque s’agenouille face à elle. Lorsqu’il lui tend la main gauche, elle sent la sienne la chatouiller. D’un geste, il remonte la manche du voile noir qui recouvre son bras, sa peau, noire, sèche et crevassée se révèlent, et dans chaque faille, semble couler un liquide bleu.

Il tire sur chaque doigt de son gant, jusqu’à ce qu’il parvienne à le retirer et découvrir sa main.

Devant l’éclat de la cicatrice, Iris manque de s’éblouir.

Les flux s’échappent de la plaie, se glissent dans la bouche, les narines, les oreilles et la Marque de l’enfant. Prise dans le courant émit par le masque, elle se sent envelopper dans une chaleur qu’elle ne connaît que dans les bras d’Amel.

Elle a peur d’elle comme on craint le plaisir d’une substance addictogène. On sait l’extase qu’elle va procurer, et on connaît tout aussi bien la pente dans laquelle on s’engage lorsqu’on y cède.

« Vous allez m’abandonner… »

L’air environnant frémit. Le bras du masque recule de quelques millimètres, à peine assez pour que l’enfant perçoive ce mouvement. Les flux se tendent, l’Éternel tremble un instant. Puis, comme s’il raffermissait sa prise, son poing se resserre.

« Ils vont te laisser dépérir… »

Iris ne comprend pas ce qu’il dit, elle se contente d’écouter sa voix, et elle veut qu’il continue de parler. Lorsqu’il lui saisit le poignet, c’est la surprise qui la fait résister. Il la tire fermement hors de son lit avant de poursuivre :

« Iris, ce n’est pas toi le problème, c’est leur peur. »

Elle s’apprêtait à s’opposer, à crier à l’aide, mais cette phrase l’arrête d’un coup sec. Assommée, elle le regarde sans mot dire, frappée par cette phrase comme si le monde s’était soudain révélé.

Au contact de la peau de l’Éternel, Iris sent ses pensées s’entrelacer aux siennes, il lui vient des images d’une nuage de cendre qui vole dans les cieux, s’échappe de cette chambre et survole le Palais.

Iris n’a le temps que de voir son bras se décomposer en particules.

Un coup de vent la pousse hors de la pièce, se mêler aux souffles de la nuit. Elle veut crier, mais ne sent ni ses lèvres, ni sa langue, ni même aucune partie de son corps. Diffuse dans une masse de sensation de fraîcheur et de légèreté, elle voit partout autour d’elle, le ciel, le palais, les plaines en contrebas de la ville, la caverne, tout se mêle l’avant, le haut, le bas, l’arrière, comme si elle avait des yeux tout autour de sa tête.

Toutes les particules qui la composent crépitent comme des feuilles sèches que l’on écrase délicatement. Elle voit le monde au travers des pensées de son compagnon.

Il ne pense qu’à une femme aux cheveux roux, Ariane.

Et cette tristesse.

Iris a envie de pleurer.

Lorsque le nuage de cendre qu’ils forment s’abat de l’autre côté des murailles du palais, sur les falaises qui longent un passage escarpé le long de la montagne, Iris sent le sol de pierre froid sous ses mains, plongées dans la cendre.

Sans qu’elles ne les contrôlent, ses pensées tournées vers Ariane, les larmes se mêlent aux cendres sous ses yeux. Debout à ses côtés, pleinement reformé, l’Éternel a la main sur sa poitrine, respire péniblement, accablé par l’émotion.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Il y a encore des braises d’énergie sur le dos des mains de la petite, elle ne comprend pas ce qui a pu se passer pour qu’elle se désintègre et redevienne d’une pièce en si peu de temps. l’Éternel se rend compte que c’est la première fois qu’elle a senti l’énergie l’affecter physiquement de manière aussi invasive.

« Nos Marques nous rendent sensibles à l’énergie, bien plus que les autres. Nous pouvons la manipuler, ou nous laisser manipuler par elle. »

La jeune Marquée chasse les larmes qui roulent sur ses joues et songe à ce qu’il dit. Elle n’arrive pas à concevoir tout ce que cela veut dire, elle pense encore en boucle à la phrase qui lui a dit dans sa chambre.

Les autres… ils ne sont pas sensibles, et ils ont peur d’elle.

Il lorgne vers Iris, s’abaisse pour l’aider à se relever.

Lorsqu’elle est debout, la petite serre le bras de l’Éternel. Les minuscules mains s’agrippent à lui et il tire son bras de cette étreinte et avance, s’éloignant de l’enfant.

Elle le regarde partir, ne comprenant pas sa réaction. Elle accourt pour le suivre, effrayée par les formes de la nuit. Entourée des rochers qui ressemblent à des dents de plusieurs mètres de haut, Iris imagine les gueules de créatures de la taille de montagne qui pourraient s’éveiller à tout instant. Mais chaque fois qu’elle est à moins de deux mètres de son guide, il accélère le pas pour la distancer.

Blessée, elle le regarde maintenir cette distance et se demande si c’est parce qu’il est triste.

Son visage pivote et elle sent tout le poids de son âme dans cette simple œillade, tant est si bien que sa tête s’abaisse par réflexe.

« Un peu trop perspicace pour ton âge. »

Elle ne sait pas ce que ça veut dire, mais ça sonne comme un compliment.

Iris n’a aucune idée d’où il compte la mener, mais cela fait si longtemps qu’elle n’est pas sortie et qu’on ne s’en est pas occupé que son corps le suivrait même s’il sautait de la falaise.

Il perçoit tout ce qu’elle pense, et son poing se serre.

Ils arrivent dans un défilé qui passe entre deux versants de montagnes, s’enfonçant dans les plateaux gorges de la chaîne des hauts pics. Cela fait longtemps que cette région n’a pas été investie par les Rysonelliens, et à part les ruines d’un fort perché sur la plus haute montagne qui domine les quinze autres sommets, il n’y a rien d’autre que des bois et des rivières qui couvrent les versants. Iris contemple la vista et ne s’imaginait pas qu’il puisse y avoir de tels paysages si proches de chez elle.

Un instant, l’Éternel hésite à la prendre à nouveau par la main pour voyager dans les flux, mais il sent sa main gauche brûler, et avec elle, la peau de son avant-bras se consumer un peu plus chaque fois qu’il utilise l’énergie. En plus de cette faiblesse, il garde un œil sur Iris et la voit passer sa main sur les rochers, les feuilles des buissons, les troncs d’arbres, imprégner sa peau de la moindre texture.

À un moment, au détour d’un sentier, elle s’arrête et s’abaisse et plonge ses doigts sur un tapis de feuilles mortes. La moiteur du végétal en voie de décomposition accroche à sa peau et elle froisse la fibre pour s’imprégner de ses sensations. En la voyant ainsi, il prend conscience d’à quel point cette gamine n’a pas eu d’enfance.

Le visage de Marion lui revient, le sourire qu’elle avait en couche.

Qu’a-t-il pu bien se passer dans son esprit pour qu’elle parte ?

Ce n’est pas qu’il la juge, mais face à la joie que procure à Iris un instant si anodin, il ne peut s’empêcher de la haïr plus que la petite ne peut se le permettre.

Quand elle redresse sa tête pour le regarder, il fait volte face et poursuit son chemin.

Bientôt, à la fraîcheur de l’air cède une chaleur qui embrasse chacun des pores de l’enfant. Les arbres se dessèchent, se tordent, et elle pense qu’ils ont mal. Ils s’effeuillent aussi, et bientôt, elle donne des coups de pieds dans le tapis de feuilles et les soulèvent en grandes enjambées.

Après un énième coup porté à la masse florale, elle voit comme un éclat bleu sur le sol. Ses chaussures couvertes de feuilles ne craignent plus d’y plonger, elle pose son pied et écarte le tas pour révéler ce qui se trouve dessous.

Comme des petites rigoles creusées dans la terre, des minces filets d’un liquide bleu coulent le long de la pente. Lorsqu’elle lève sa main droite et voit que les teintes correspondent, elle demeure figée.

l’Éternel se détourne pour la regarder, désormais à plus de dix mètres de lui.

Des pensées coupables la traversent. Si Amel vient dans sa chambre et qu’elle n’est pas là ? Il aura mal en voyant qu’elle n’est plus là. Et si ce monsieur masqué la conduit quelque part et qu’elle ne peut plus revenir ?

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