Il faut que cela cesse : Partie II
« Je te ramènerai, Iris. »
Elle n’a rien dit.
Elle n’a rien dit et pourtant il l’a entendu. Elle le toise et se demande ce qu’il est, et où il l’emmène.
« Je te l’ai dit, nous sommes sensibles. Ce que tu vois au sol, dans ta Marque, c’est ce qui nous permet d’être connecté au monde comme personne d’autre ne l’est.
— Vous entendez les chants aussi ? »
Il hoche la tête lentement, et le cœur d’Iris bondit dans sa poitrine.
« Vous les comprenez !? S’emporte-t-elle.
— Non, ni moi, ni Ariane ne comprenions.
— Ariane c’est la dame à laquelle vous pensez ? C’est qui ? »
Elle voit l’homme bomber le torse, et se demande s’il veut l’impressionner, avant de le voir expirer et comprendre qu’il a juste respiré très fort, comme elle s’amuse parfois à le faire, il est moins sérieux qu’il n’y paraît.
« Ma sœur. Elle connaissait ton père et ta mère.
— Vous connaissez papa et maman !?
— Pas vraiment, dit-il en secouant la tête, mais ma sœur était proche d’eux.
— Elle est morte, c’est ça ? Papa aussi il est mort. »
Il bombe à nouveau le torse, et quelque chose dit à Iris que ce n’est pas pour respirer fort. Il lui tourne le dos, et recommence à avancer. Lorsqu’elle lui emboîte le pas, frustrée par son silence, il lui dit :
« Et je t’emmène là où l’on pourra faire mûrir la Marque. »
Cette phrase sonne comme la trahison ultime envers tout ce qu’elle lui croit interdit. Le frisson qui parcoure Iris fait vibrer même les fibres de ses viscères, le rythme de son cœur s’accroît à chaque pas où elle sent l’air plus dense, l’air se colorer d’une légère teinte bleutée et que les arbres toujours plus dévêtus révèlent les formes rectangulaires qu’ils cachaient de leurs feuillages.
Des murs, hauts comme des murailles, d’une couleur similaire à celle du monolithe au cœur du Palais. Iris toise ces formations que même le temps ne semble pouvoir affecter. La roche concède sa poussière au passage de la pluie, mais ces structures demeurent intangibles.
Ils passent au-dessous d’une arche qui leur masque la lumière nocturne, venant tout droit de cette luminescence du ciel qui semble n’avoir jamais de repos. Lorsque le Soleil se couche, c’est comme si sa lumière continuait de rémaner la nuit.
On dit que c’est le don que Rysonell fait aux voyageurs nocturnes pour qu’ils retrouvent leur chemin.
La petite sent des courants d’air contradictoires. Ils vont et viennent dans le tunnel, et ils tractent avec eux les chants qui se mettent à devenir de plus en plus audibles. Des miasmes azur naviguent dans les vents, elles ressemblent à des brins d’ADN.
Lorsqu’ils ont fini de traverser le tunnel, ils arrivent dans une gigantesque place, entourée des mêmes remparts. Au centre, un grand bâtiment de la même forme que le monolithe, mais en plus vaste.
Ce qui interpelle la petite, c’est la faille dans le sol, à côté de cette structure, un trou creusé, large d’une dizaine de mètres, qui s’enfonce dans la terre. l’Éternel n’y prête pas attention et continue d’avancer vers l’ouverture de la grande structure.
Iris, attirée par ce trou qui laisse passer des courants ascendants porteurs d’énergie, s’approche. Petit à petit, elle découvre que la concentration de miasmes devient encore plus importante, plus encore, leur comportement change, elles semblent muent par une dynamique différente, elles tournoient autour de la faille plutôt que de s’y engouffrer.
La petite voit devant elle se former une véritable barrière azure, comme une membrane qui protège la faille. En en approchant sa main gauche, attirée par cette tornade d’énergie, sa Marque réagit.
l’Éternel se détourne pour la regarder approcher. Quand il la voit si proche de la membrane, il la rejoint.
L’envie de pénétrer dans cette tempête est irrépressible et lorsque le doigt d’Iris effleure la membrane, c’est comme si son corps entier y était aspiré.
Et le monde autour d’elle change.
La tempête rompt le rang. Les miasmes se meuvent selon une volonté anarchique, certaines convergent et d’autres se dispersent.
Apparaît sous ses yeux, une grande forme rectangulaire, comme un navire qui aurait troqué ses mains contres des ailes sans plumes.
Une trappe s’ouvre à l’arrière de cet étrange bâtiment. Une silhouette en ressort, couverte d’une armure fine, blanche et noire. L’arrivante regarde vers le ciel, et en suivant son regard, Iris découvre une voûte céleste bien différente.
Une lame de lumière azure, projeté par le Soleil, frappe la terre et semble s’y enfoncer, comme si le ciel et Ratellante était lié. À cette distance, Iris ne peut pas voir où elle frappe, mais elle croit que c’est de l’autre côté de la montagne, peut-être même du côté de Ragwell. Elle reporte son attention vers l’inconnue qui contemple cette lame de lumière qui irradie le monde. L’inconnue porte deux cannes sombres à sa ceinture, et son aura appesantit toute la scène, comme si sa tristesse affectée l’air lui-même.
Elle soupire, sous l’acier qui couvre ses mains, deux lueurs bleus se voit à travers le métal, tant leur éclat est puissant.
Iris sursaute en découvrant la silhouette de l’Éternel à ses côtés, partageant la vision. Ils contemplent tous deux celle que l’Éternel devine être Canta.
Cette dernière baisse la tête, avant de la relever et de déclarer :
« Si je veux les empêcher de me trouver, il faut que je déconnecte ce monde du Oïtl. »
Sa silhouette s’embrase alors, et toute la scène, jusque sous les pieds d’Iris et de l’Éternel, se consume en une fumée de miasmes azur qui s’envolent et se répandent dans l’atmosphère.
Ils ressemblent à des lucioles timides qui n’auraient pas remarqué leur présence. Toutes ne s’enfoncent pas dans les profondeurs de la terre, car l’Éternel lève sa main gauche et attirent quelques-unes d’entre elles qui se glissent dans sa Marque. Iris regarde le phénomène, fasciné qu’il soit si naturel pour lui de faire quelque chose qui lui vaudrait d’être rejeté si elle l’accomplissait devant les habitants du Palais.
Une fois que l’énergie circule dans le corps de l’Éternel, il secoue la tête et déclare.
« C’est comme si les flux se souvenaient de ce moment…
— … C’était Canta, c’est ça ? »
Il tourne sa tête si vite vers elle que ça l’effraie. Elle fait un pas en arrière, et il lève sa main en signe d’apaisement.
« Tu la connais ?
— Elle… Elle me parle, parfois je comprends.
— Que te dit-elle ? »
Son ton commence à ressembler à celui d’Amel quand il lui a posé les mêmes questions. Devant les traits tirés de la petite, l’Éternel expire et baisse le ton de sa voix.
« Méfie-toi d’elle, tous les Marqués l’entendent, ma sœur m’a parlé d’elle, peut-être que Marcheur aussi pouvait l’entendre, elle est… difficile à comprendre, je pense qu’elle cache des choses.
— Toi aussi tu caches des choses, pourquoi ? »
Surprit par cette question, il craint qu’elle pense que Canta puisse être plus fiable que lui.
« Qu’est-ce que je cache, d’après toi ?
— Pourquoi tu as un masque ? »
La dernière fois qu’on lui a posé cette question, c’était il y a… même avec tous les efforts du monde, il ne pourrait même plus s’en souvenir, et rien que d’essayer de s’en rappeler provoque un pic de douleur dans son crâne.
Elle a besoin d’une réponse, une qu’elle peut comprendre.
« Mon peuple, celui d’avant Vylyindyl et Rysonnel, avait un Ordre de combattant qui avait pour fonction de protéger le peuple des menaces et des tyrans. Il s’appelait l’Ordre des Assassins de la Couronne, et le masque et le voile, c’était un peu comme l’armure des Praeceptors, c’était pour signifier une renaissance. Une fois habillé comme ça, nous devions oublier notre nom, et ne plus montrer nos visages, comme ça, personne ne pouvait s’attacher à nous.
— C’est pour ça que tu ne veux pas que je sois proche de toi ? »
l’Éternel souffle, et ça sonne comme un rire, alors Iris se permet de rire avec lui.
Après un bref instant, il donne un coup de tête sur la droite et l’invite à le suivre vers la grande structure, elle le suit d’un pas enthousiaste.
Il fait une chaleur telle que même les vents étouffent. À l’approche de l’entrée de la structure, Iris se sent respirer l’énergie elle-même. Pour la première fois de son existence, elle pourrait suivre du doigt sa gorge, sa trachée et ses bronches à la seule sensation des miasmes ardentes qui enflamment ses muqueuses internes. Sa Marque palpite de plus en plus vite, il lui revient les visages qui la toisaient lorsqu’elle avait touché le monolithe et que ses cicatrices s’étaient embrasées.
C’est pile au moment où elle se remémore l’air perdu et furieux d’Amel que des flammes s’échappent de sa main. Iris s’arrête alors qu’elle est à peine dans le bâtiment et qu’une vive lumière bleue illumine le plafond et les murs.
Tout autour d’elle, sous la roche, des serpents d’énergie se meuvent et se lovent à son approche, s’approchant de la petite comme des insectes attirés par les flammes.
Devant elle, un bassin, gigantesque, plein du liquide ardent.
Ses jambes refusent d’avancer, l’enfant se figure désormais ce que l’Éternel compte faire.
Et dès qu’il sent l’hésitation dans l’esprit de la Marquée, il fait volte-face et s’approche d’elle. Intimidée, Iris recule, et dresse sa main enflammée pour le mettre en garde.
« Ne laisse pas leur peur t’empêcher de vivre, Iris, ça a assez duré.
— Mais si je te suis je ne serais jamais normale… »
À la racine du déni, se trouve un phénomène plus vicieux, une base sur laquelle on peut bâtir des mondes illusoires pour ne jamais faire face à la réalité.
l’Éternel sait qu’il n’est plus temps d’être compréhensif.
« Tu ne seras jamais normale. »
Sa main vient saisir le poignet d’Iris. Il ne l’avait jusque-là qu’à peine effleurer, elle rut pour s’échapper de sa prise, mais il la traîne comme une poupée de chiffon.
Elle comprend alors qu’il est à sa merci, et son apparence redevient celle d’un monstre.
Le bassin boue de la chaleur énergétique, elle a le temps, en une simple seconde, d’imaginer l’effet de ce liquide sur sa peau, dans sa bouche, descendre dans sa gorge et brûler son corps, la réduire à l’état de cendre.
Elle crie.
Mais lorsqu’il la projette, dans le bassin, l’énergie s’engouffre dans sa bouche ouverte.
Feu.

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