Baptême : Partie II
Malgré les hoquets et la voix basse de la petite, il a parfaitement compris ce qu’elle a dit. Interloqué, il demande.
« Tu le connaissais ?
— Non, elle secoue la tête, il avait des cheveux blancs, il était gentil… tu le connais ?
— Non, lorsque la Marque s’est enracinée dans mon corps, je me souviens avoir vu un doigt gigantesque, et son ongle a gravé ma chair… mais jamais je n’ai vu de garçon aux cheveux blancs. »
Elle acquiesce, comprenant qu’il n’aura pas la réponse aux autres questions qui lui viennent. Iris tremble, ses pensées désormais plus poreuses encore aux flux, l’Éternel les entend comme si elles lui étaient directement adressées.
Pourquoi l’a-t-il jeté dans le bassin ?
« Parce que tu avais trop peur pour y aller, répond-il sans qu’elle ne lui demande à haute voix, parce qu’il fallait que ça cesse, que tu arrêtes de te faire du mal pour rien. »
L’enfant continue de sangloter en regardant sa main droite. Il n’y a désormais plus rien à faire, son corps est rempli d’énergie, ils ne l’accepteront jamais.
« Il faudra que tu les y forces. Lorsque tu seras de retour au Palais, tu forceras Amel à prendre ses responsabilités, à s’occuper de toi, à t’apprendre à te battre, à te permettre de vivre, tu ne seras plus enfermée dans cette chambre.
— Mais il va dire non…
— Qu’il essaie. »
Iris lève ses yeux pour voir le masque et frémit en entendant le ton de l’Éternel. Elle serre un peu plus le bras de son protecteur, tant et si bien qu’elle peut sentir la peau crevasser derrière le fin voile.
« Tu vas partir ?
— Je dois partir, élude-t-il, j’en ai déjà trop fait.
— Reste…
— Non. »
Il se redresse, mais ce n’est pas pour autant qu’elle lui lâche le bras. Tirer vers le sol par la petite encore assise, il l’attrape par l’épaule et la soulève afin qu’elle se relève. Une fois debout, elle se plaque contre lui et se tait en l’étreignant.
Le souffle de l’Éternel est lent, il aimerait que son corps s’accorde à ses pensées. Délicatement, il place sa main sur le buste d’Iris et la fait reculer.
Devant les larmes de la petite, il redresse la tête et la force à en faire de même.
« C’est à Amel de s’occuper de toi, et c’est à toi de le forcer.
— Mais il a peur…
— Nous avons tous peur, être fort c’est la surmonter. »
Iris baisse la tête, et l’Éternel entend clairement qu’elle craint la réaction d’Amel, son rejet.
Il soupire avant de conclure.
« Tu dois te préparer, Iris, tu comprendras le monde mieux et plus vite que tous les autres, tu ne pourras pas les attendre, tu devras les guider et ça commence par Amel. »
Elle entend le bruit des pas de l’Éternel qui s’éloigne.
Plongée dans ses pensées, Iris s’imagine déjà revenir au Palais, les regards, les murmures dans son dos. Elle a peur que les voix qu’elle entend encore maintenant, plus douces que jamais, deviennent un réconfort dans le monde qui s’offre à elle.
Les pas deviennent de moins en moins audibles.
Son corps ne lui procure plus la moindre douleur, elle sent même une vague de chaleur qui l’engourdie et la caresse de l’intérieur. Ce bien-être lui fait honte, parce qu’elle ne veut pas bien se sentir maintenant, elle aimerait à nouveau souffrir et se battre contre son corps, ce n’était que grâce à ça qu’elle croyait encore qu’on finirait par lui pardonner d’avoir cette chose au dos de sa main.
Elle ne les entend presque plus.
Mais si Iris ne peut être comme les autres, elle peut être un peu plus comme lui.
Elle lève les yeux, et il est déjà à l’extérieur, marchant au milieu des cendres qui tombent encore et toujours.
Le Soleil ne sera jamais aussi éclatant que sur cette peinture.
Elle ne sera jamais aimée comme Bertrand l’est.
Mais elle pourra peut-être être aussi forte que cet homme masqué.
« Attends Masqué ! »
Elle accourt après lui. Il ne se retourne pas, mais son pas devient plus lent. Elle court si vite qu’elle le dépasse et lui fait face.
À bout de souffle, elle lui dit :
« Si je deviens forte, est-ce que je pourrais sauver le Soleil ? Est-ce que tout ira mieux ? Parce que si je sauve tout le monde, ils seront obligés de voir que je veux la même chose qu’eux, non ? »
Elle entend un hoquet de surprise derrière le masque. Masqué la regarde, elle se tient devant lui, poings serrés, les yeux déterminés.
Il fait en sorte qu’elle ne puisse entendre ses pensées en bloquant les flux dans son corps, figeant son organisme. Il prend quelques secondes pour considérer ce qu’il doit lui répondre.
Lui ferait-il plus de mal en lui disant la vérité ? Que si le Soleil reprend de son éclat, cela n’aura sans doute rien à voir avec elle, et s’il s’éteint, tout autant ?
Mais s’il nuance, s’il lui dit qu’elle ne pourra rien y faire, trouvera-t-elle l’énergie et la motivation pour devenir la Marquée qu’elle doit être.
« Oui, ils seront obligés. »
Iris a l’air radieuse, et son bonheur arrache un rire à Masqué.
Dommage qu’il en craigne tant le contrecoup.

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