Je ne le reconnais plus

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Cela fait maintenant plusieurs heures que l’Éternel a disparu dans la nuit.

Sayem se verse pour la troisième fois une tisane de camomille, habitude qu’il a pris il y a deux ans, suite à la mort de Dexta et de son discours dans la chambre des Conseillers. Les poches sous ses yeux se creusent, violassent, mais la fatigue à céder place à une routine d’écriture automatique où il place sur le papier tout ce qui lui passe par la tête.

Dans ses quartiers, Fêlé veille. Devant la porte, devant les fenêtres, il fait la ronde à l’affût de la moindre menace. Parfois, les deux hommes échangent un regard, mais jamais un mot ne franchit leurs lèvres. L’un sait ce qu’il risque à s’adresser au Haut-conseiller, et l’autre sait ce que le premier risque, c’est donc par compassion que Sayem se tait.

Il remarque que ce soir, le Fantôme regarde souvent vers les cieux. C’est un réflexe qu’il n’a pas d’habitude, il a tendance à regarder les toits, ou les rues, jamais plus haut. Le Haut-conseiller regarde Fêlé avec un peu plus d’intensité.

Il s’humecte les lèvres une fois.

Reprenant sa plume, il écrit un paragraphe de plus. Ce qui sort n’a pas beaucoup de sens, mais il n’en a cure, ça parle de son incapacité à éprouver du plaisir, un peu du sommeil qui ne vient plus, mais qui s’impose lorsqu’il s’y attend le moins, la nuance entre l’épuisement et le repos qu’il ne comprend plus.

Mais cette pensée ne peut le quitter : pourquoi regarder le ciel ? Il passe sa langue sur ses lèvres une nouvelle fois, serrant les dents en sentant la gerce qui les font peler. Sayem prend une gorgée que Fêlé remarque plus nerveuse que d’habitude.

Le Fantôme fait tourner son poignet par réflexe, et les os craquent. Depuis quelques années, il a l’impression que ses articulations raidissent. Il n’est pas le seul, ses camarades sont frappés de la même sensation. Il lui semble que cela date de l’assassinat de Dexta, mais il ne saurait en être sûr.

Le feu dans ses veines, il le sentait auparavant, maintenant, c’est comme s’il devenait le feu.

« Quelque chose vous préoccupe, Fantôme. »

Fêlé se sent penser et s’interrompt immédiatement. Il ferme les yeux et évacue les flux qui traversent son corps. Lorsque la chaleur s’est évaporée de ses veines, il se tourne lentement vers le Haut-conseiller, toujours affairé à son écriture.

« M’avez-vous parlé, Haut-conseiller ?

- Oui, mais vous n’êtes pas obligé de me répondre si vous avez peur. »

Le Fantôme garde le silence quelques secondes. Il jette un œil vers la fenêtre, le ciel toujours vide de la présence des braises qu’il veille depuis plusieurs heures.

« Je guette le retour de l’Éternel. »

Sayem redresse légèrement la tête, puis pose la plume avant de se retourner sur son tabouret pour faire face au Fantôme.

« Il est parti ?

- Oui, sans nous dire où.

- Ça lui arrive souvent ?

- Non. »

À chaque mot qu’il prononce, Fêlé œille le ciel, il s’imagine que l’Éternel va débarquer d’un instant à l’autre, et lui faire payer ses dires.

« Depuis quelques années, je le trouve… changé, distrait, parfois incohérent dans ses propos et ses actions, déclare Sayem d’une voix basse, savez-vous pourquoi ? »

Le Fantôme fixe le Haut-conseiller. La porte qui lui est ouverte est comme un verre d’eau fraîche que l’on offre à un arpenteur du désert, mais il ignore le contrat qu’il signe s’il le boit. La raideur dans sa jambe et les courants électriques douloureux qui parcourent son corps, sont autant de signes qui devraient l’inviter à se taire, ou au contraire, à prendre plus au sérieux les doutes qui minent son esprit.

« Il… il a la tête ailleurs, vers l’ouest.

- L’ouest ? Demande Sayem en fronçant les sourcils, vers les côtes ?

- Plus loin, au-delà de l’océan.

- Est-ce en lien avec notre projet commun ?

- Non. Il pense de plus en plus à une enfant. »

Le Haut-conseiller se dresse sur son tabouret, l’air incrédule. Fêlé voit à son regard qu’il met en doute ce qu’il vient de lui dire.

« Cette enfant, porte une Marque, comme lui, une cicatrice à la main droite, je la vois dans mon esprit lorsqu’il pense à elle, ses pensées traversent les Fantômes comme si elles nous étaient communes et… il pense de plus en plus à sa sœur, qui portait la même Marque avant de mourir. »

Les yeux du Conseiller se plissent, tandis qu’il se redresse et s’en va devant la fenêtre, regarder les cendres qui chutent, pensif.

« Et… vous pensez qu’il est…

- Partit la voir, elle vit en Rysonnel. »

Fêlé voit la mâchoire de Sayem se tendre. Le Conseiller lève la tête et contemple à son tour les cieux.

« Où exactement.

- Au… Palais de Ragwell. »

Là, le conseiller fait lentement demi-tour pour fixer le Fantôme. Ils échangent un long regard, où Fêlé sent plusieurs lumières s’allumer dans l’esprit du Haut-conseiller.

« Pour quelles raisons fait-il cela ?

- Ses sentiments pour l’enfant sont puissants, comme s’il s’agissait de son apprenti… c’est même plus fort que ça.

- Mais il ne fréquente pas les puissants de Rysonnel, n’est-ce pas ?

- Je ne saurais vous le dire… je ne sais plus qui il est depuis que sa sœur est morte, je ne le reconnais plus. »

Sayem baisse les yeux, puis fixe le papier sur son bureau. Il respire lentement, et sa bouche s’ouvre deux fois de suite, avant qu’il ne parvienne à dire.

« Il… il m’a transformé, le jour où il a pris l’initiative de tuer Dexta. Il m’a laissé devant le fait accompli, coupable et innocent, incapable de savoir qui j’étais, ce que je devais faire, piégé dans mon projet dont j’avais le contrôle, mais que je venais de perdre l’instant qu’il avait tué Dexta parce qu’à ce moment… je n’avais plus d’autres choix que de poursuivre et je suis devenu son… sa… »

Le Haut-conseiller fixe la feuille où l’encre sèche encore, et ne dit rien de plus. Les deux hommes songent en silence à ce qui vient de se dire, et savent au fond d’eux que quelque chose vient de se produire.

Quelque chose qui effraie, et libère Fêlé d’une crainte plus terrible encore.

« Si d’aventures, vous découvriez que l’Éternel est… en train de perdre la tête ou de tenter de nous nuire en penchant à l’ouest… pourriez-vous me le dire ? »

Le Fantôme considère ce que le Conseiller vient de lui demander. Est-ce la peur ou la réalisation d’un processus pervers qu’il avait choisi de nier qui le pousse à acquiescer ? Il ne saurait le dire.

« Je ne veux pas dépendre d’un homme fou. J’ai besoin que mes alliés sachent ce qu’il nous faut accomplir, il m’a pris ma tranquillité, et il faut que l’issue vaille cette peine, et toutes celles qui suivront. »

Fêlé continue de hocher la tête, gardant le silence pour se préserver de tout engagement oral. Sayem se place devant le Fantôme, et lui tend le bras.

Il l’attrape, et les deux hommes pactisent, dans le silence des flux, dans la loyauté des regards.

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