Tes jambes, Iris ! Partie I

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Les doubles battants grincent lorsqu’Amel les poussent. Iris reçoit de plein fouet la lumière qui filtre à travers l’ouverture et frotte ses yeux en poussant un bâillement audible. Le Praedicator sourit lorsqu’il entend la réaction de la jeune fille et entre dans la pièce sans attendre.

La jeune Marquée découvre que la table et les chaises ont été repoussées au fond à gauche d’une salle de réception. Elle est plus longue que large et les fenêtres qui bordent toute la face est donnent sur les champs en contrebas, et les forêts plus loin encore. La cendre et son brouillard commencent à grignoter la visibilité de l’orée de la région boisée, bientôt, on ne verra plus l’océan de verdure que le manque de soleil commence à mordorer.

La fillette aperçoit quelques mannequins d’entraînements disposés au fond à droite, leur torse rembourré de paille enroulée dans une toile épaisse, portant la trace de violents coups qui ont déformé leur structure. Amel passe devant les silhouettes silencieuses, qui attendent tous les jours de leur existence qu’on vienne les martyriser.

Les pauvres, pense Iris en s’imaginant à la place des statues de pailles et de bois. Le Praedicator s’abaisse près d’un râtelier et soulève deux épées en bois et vient en apporter une à la petite. D’un geste peu assuré, elle saisit l’arme par son pommeau et immédiatement, elle entend un couinement échapper du coin de lèvres d’Amel.

« La poignée, là où le cuir est enroulé. »

Elle acquiesce vivement et raffermit sa prise sur la tenue de son épée, découvrant le contact rugueux du cuir qui la fait grimacer. Sa peau effleure la garde en bois, et la surface légèrement échardée la griffe un peu.

« On va commencer par les bases, mais le mieux encore… »

Le Praedicator se place au milieu de la salle, sur un sol de tapis disposés comme des pièces de puzzle afin de couvrir un carré d’une dizaine de mètres de longueur et largeur.

« … c’est d’aller directement à l’essentiel, attaque-moi. »

Les yeux de la petite s’écarquillent, puis elle recule légèrement sa tête, elle baisse sa garde nerveusement.

« Que t’arrive-t-il ?

— Je veux pas te faire mal. »

Amel s’esclaffe et l’enfant relève vite son nez, une moue vexée achevant de faire rire son mentor. Ce dernier fait en sorte de se calmer et ne laisse figurer qu’un sourire qu’il n’arrive pas à chasser.

« Écoute, si tu me touches, on part du principe que tu as gagné, c’est d’accord ? »

L’expression d’Iris mut, un air malicieux élargissant son rictus.

« Si je gagne, tu me fais visiter la salle du trône ! »

Il garde son sourire quelques instants avant qu’il ne s’affaisse et que ses traits se tirent. Dans la salle, il règne une atmosphère chaude et une odeur acide due à la sueur qui imbibe les tapis, mais à cet instant, Amel sent la poussière de roche et le cuivre du sang.

Un flash le met face au cadavre d’Ylius, le marteau couvert de poussière jonchant à ses côtés, l’hémoglobine qui roule sur le dallage.

« Amel ? »

Il cligne des yeux et se rend compte qu’il frotte sa main libre sur son pantalon. Le jeune homme regarde l’intérieur de sa paume pour vérifier que la sensation de chaleur est bien due à sa seule sueur et pas à autre chose, avant de se mettre en position et de répondre à Iris :

« Essaye de me toucher, allez. »

Elle entend bien que même si elle lui demande s’il va bien, il ne répondra pas. Malgré sa peur naissante, La petite serre la poignée de l’arme entre ses mains… avant de la lever et de courir à l’assaut.

Elle frappe en visant la tête, et Amel ouvre la bouche sur un air de surprise et d’amusement en levant son arme, parant le coup. Iris frappe encore, et encore, tapant avec son épée en bois comme une sourde au même endroit en espérant que la garde du Praedicator se brise sous sa terrible puissance.

Lui, tient son épée à une main, et encaisse chaque choc sans réagir, un peu médusé par la tactique – ou plutôt par son absence totale – de la petite. Lorsqu’il l’entend haleter, il pousse à peine sur son arme au moment où celle de l’enfant la percute.

Elle est repoussée tant et si bien qu’elle atterrit sur ses fesses, son épée s’effondrant à quelques pas. Iris tire la langue et secoue la tête en essayant de comprendre ce qu’il s’est passé.

Il y a un début de sourire sur le visage du mentor, mais il fait tous les efforts possibles pour qu’il ne mûrisse pas et finisse par trahir son esprit moqueur.

« Bon, trois choses : déjà, on frappe avec le tranchant de l’arme, pas le plat. »

La jeune Marquée finit par arrêter de tirer la langue et redresse le menton, son regard trahit son incompréhension :

« C’est quoi le tranchant ? »

Amel n’est vraiment pas aidé, c’est du moins ce qu’il pense en gardant son sérieux. Il lève son épée, et passe son doigt sur le bord plat et fin du « tranchant ».

« Cette partie, avec une vraie épée, c’est cette partie qui permet d’infliger des blessures, le plat sert surtout pour pousser un adversaire s’il est trop proche. »

Iris acquiesce et se redresse en reprenant son épée en main.

« Deuxième chose, d’après toi, pourquoi tu es tombée ?

— Parce que tu m’as poussé, dit-elle en gonflant ses joues, pas juste.

— Parce que tu m’as laissé le faire. Ce que tu as fait, c’est m’offrir ton corps, tu as frappé au même endroit à huit reprises, tu as totalement laissé ta garde ouverte et il a fallu que j’attende que tu te fatigues pour simplement repousser ton coup. Mais si tu avais fait attention au troisième point, tu ne serais pas tombé, tu aurais juste reculé.

— Et c’est quoi le troisième ? »

Amel tapote sa cuisse, et Iris le regarde faire en se demandant ce que ça veut dire. Comme elle ne comprend pas, elle l’imite, et le mentor sourit.

« Tes jambes, Iris. Elles sont trop serrées, si tu veux avoir de l’équilibre, au minimum, tu dois mettre tes pieds dans l’alignement de tes épaules.

— Mais elles sont trop hautes mes épaules, dit-elle en essayant de lever la jambe, comment on fait ? »

Amel ricane et doit se rappeler qu’il ne comprenait rien aux instructions d’Ylius pour ne pas dire à Iris qu’elle ne comprend rien à rien.

« Dans la largeur, tu dois passer tes pieds comme les miens, dit-il en les désignant avec le bout de son épée, de fait, tu seras bien plus en équilibre et tu ne tomberas pas à la moindre poussée. »

L’enfant ne comprend pas la logique de tout ceci, mais pour satisfaire Amel, elle l’imite et écarte ses pieds tout en prenant mieux en main son épée, tranchant devant, prête à continuer le combat. Son maître lui fait un signe de tête satisfait, et lui dit.

« On apprendra tous les deux, toi à te battre, moi à t’apprendre, et on avancera erreur après erreur, si je te dis quelque chose que tu ne comprends pas, tu m’interromps, d’accord ?

— D’accord. »

Après cet échange, le Praedicator lève son épée et pose son front dessus. La petite penche la tête sur le côté et fronce les sourcils, mais finit par l’imiter sous le regard amusé de son mentor.

« C’est un salut, une marque de respect avant le combat.

— C’est bizarre.

— Les Praeceptors font tous ça, une coutume que je tiens à respecter. »

Le bois gratte la peau d’Iris et elle est heureuse de repousser la lame et de repartir à l’assaut.

Ils enchaînent les bottes, la petite y va de bon cœur, cumule les erreurs qu’Amel sanctionne de tapes dans le dos, les mollets et les bras de l’enfant.

Elle boude à chaque fois, mais repart à l’attaque pour prouver qu’elle peut réussir à le toucher.

Alors qu’elle frappe, pointe en avant, le Praedicator repousse sa lame d’un revers et Iris poursuit sa course jusqu’à s’effondrer au sol. Les coudes endoloris, le visage dans le tissu moite et puant du tapis, la combattante voit rouge et se redresse les dents serrées.

Amel a à peine le temps de voir la fumer s’échapper de la main droite de l’enfant avant qu’elle ne lève son bras.

Une vague de lianes invisibles s’enroulent autour de ses bras, ses jambes et même de son cou. Les prises serrent si forts que son souffle se coupe. Étreint par les flux, son arme lui échappe des mains.

La chaleur dans le bras d’Iris est telle qu’elle peut sentir l’énergie bouillir sous sa peau. Lorsque la Marquée comprend ce qu’elle est en train de faire, elle referme sa main par réflexe et la tire vers elle.

Relâché d’un coup sec, Amel s’effondre sur un genou, une quinte de toux lui permet de reprendre son souffle. Les larmes aux bords des yeux, il lève la main lorsqu’Iris s’approche de lui, balbutiant des excuses qui ne franchissent pas ses lèvres.

« Je voulais… je voulais… je voulais pas…

— Je sais. »

Le ton d’Amel est sec, et la petite lâche son épée et se frotte l’avant-bras, les yeux bas. Son mentor expire et se redresse, il essuie les larmes sur ses joues.

« Est-ce que tu… l’as senti venir ?

— Je me suis énervée… tu devrais me remettre dans ma chambre. »

Elle trouve ses chaussures laides. Iris se concentre sur le sol pour ne pas voir la déception dans le regard d’Amel.

Lorsqu’elle sent la main de l’homme sur son épaule, la petite n’ose pas encore redresser la tête.

« Eh. »

L’index sous le menton d’Iris, il l’invite à redresser le nez. Les lèvres retroussées, le regard fuyant, elle lutte pour maintenir le contact visuel. Amel sourit, même si ses traits trahissent encore la douleur qui persiste.

« Ça peut pas aussi vite finir, tu sais même pas encore me toucher avec une arme. »

Il caresse les cheveux de la petite et elle rit doucement. L’homme ouvre ses bras, et Iris vient s’y blottir.

Il pue. Mais elle le serre plus fort.

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