Tes jambes, Iris ! Partie II
Les portes grincent, Amel soupire lorsqu’il entend des pas approchés.
« Ça ne pouvait pas durer. »
Il se sépare de sa protégée et se redresse pour découvrir Shifa, qui regarde la scène les sourcils hauts, un coin des lèvres levé. Lorsqu’elle croise le regard d’Iris, elle s’aperçoit du changement.
« Tes yeux… »
La petite fille croise ses mains derrière elle, recouvre la Marque de sa main libre.
« C’est la lumière, répond-elle d’un ton vif, ils sont normaux.
— Mais bien sûr, ironise Shifa en visant Amel, la lumière fait cet effet-là. »
Amel se racle la gorge et après un bref coup d’œil à Iris, répond.
« J’imagine que comme son père, la Marque mûrit.
— C’est déjà un peu plus honnête, dit-elle d’une voix plus douce, tu n’es pas obligée de mentir, Iris, je ne vais pas te disputer. »
La fillette acquiesce et détourne son regard, sa manière de gérer la honte. La Mire toise maintenant le Praedicator, elle remarque qu’il porte une simple tunique et un pantalon, fait rarissime, il n’est pas engoncé dans son Armure.
« Tu comptes venir au Conseil sans ton équipement ?
— Ce pourrait être une idée, avance-t-il en esquissant un sourire, ça m’éviterait d’abîmer la table au prochain coup de sang. »
Shifa s’esclaffe, plus de surprise que d’amusement, elle ne s’attendait pas à ce qu’il plaisante à ce sujet. Le Praedicator se détourne d’elle et s’agenouille auprès d’Iris.
« Je dois aller au travail, tu peux retourner dans ta chambre pour le reste de la matinée ? »
La jeune Marquée acquiesce, un peu bougonne, mais Amel lui pince la joue et elle retrouve un début de sourire avant de trottiner vers la sortie. Lorsqu’elle passe à côté de Shifa, cette dernière lui fait un clin d’œil, et la petite le lui rend timidement avant de disparaître derrière les portes.
Seuls, les deux adultes se toisent un moment, jusqu’à ce que la Mire achève le silence.
« Tu as changé.
— Je trouve aussi, dit-il en marche vers la sortie, disons que… elle m’aide. »
Shifa emboîte le pas du Praedicator. Ils referment les portes en cœur et poursuivent leur marche dans les couloirs du Palais, en direction de la salle du Conseil.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Iris a… éveillé ses pouvoirs, et m’a dit que je devais m’occuper d’elle.
— Comme ça ? Interroge-t-elle, C’est juste arrivé ?
— Non. Il est revenu, l’Éternel. »
La Mire s’étrangle et replonge dans ses souvenirs de l’accouchement de Marion, sa main tremble au souvenir du poids du couteau, à quelques centimètres de réaliser sa césarienne. Elle sent encore le froid de la lame de l’Éternel sur son cou.
« Qu’a-t-il fait ?
— Il l’a enlevé un soir, il y a quelques jours, et quand elle est revenue, sa Marque était plus brillante, ses yeux aussi, et visiblement, elle a développé des pouvoirs similaires à ceux de son père.
— Si jeune !? S’exclame-t-elle, Mais son père a attendu…
— … Ses derniers instants oui, précise Amel d’une voix sombre, je ne saurais quoi en penser, je me dis qu’elle est jeune, qu’elle pourra apprendre à les maîtriser.
— Tu n’as pas peur ? »
Il s’esclaffe, un sourire révèle ses dents serrées.
« Affreusement, mais Iris l’a compris aussi, que j’avais peur d’elle, et si j’ai peur d’elle, elle n’aura jamais confiance, et je l’isolerai encore plus et… j’ai déjà assez merdé. »
Le poing du Praedicator se serre. Il songe à toutes les années qu’il a passées à garder l’enfant sous clé, aux excuses qu’il s’est trouvé à prétendre qu’il la protégeait des autres alors qu’il s’en protégeait lui. Il a trahi trois personnes ce faisant : Marion, Marcheur… et lui-même. S’il veut pouvoir se pardonner de ses échecs, il faut déjà qu’il assume ses erreurs, et devienne meilleur.
Shifa le regarde pensif, et lit dans son regard une détermination nouvelle. Admirative, et même envieuse, elle aimerait avoir elle aussi ce déclic.
« Tu grandis trop vite.
— Je trouve que je suis encore trop lent, remarque-t-il d’un ton cynique, j’espère juste faire le bon choix. »
Ils arrivent devant les portes grandes ouvertes de la salle du Conseil. Avant qu’ils ne s’y engouffrent, sous les yeux interrogateurs d’Edan, Maïlys, Nimod et un monsieur vêtu d’un tablier couvert de plâtre, Shifa lui glisse à l’oreille.
« N’en doute pas. »
Amel entre dans la pièce, le pas léger, doux de l’absence de cliquetis. Lorsque les conseillers l’aperçoivent, les sourcils se lèvent et les œillades s’enchaînent, personne n’a l’air de pleinement le reconnaître. Le Praedicator passe sa main sur son avant-bras et sent avec une intensité redoublée sa nudité.
Il prend place en bout de table, dans un silence monastique. Les regards témoignent d’une nervosité redoublée, depuis deux ans, les réunions de Conseil sont tendues. Personne ne sait comment interpréter le changement de posture de l’arbitre.
D’un raclement de gorge, Amel ouvre la séance :
« Je pense que vous avez pu vous apercevoir que je n’étais pas forcément pressé de venir, ça m’était même sorti de la tête. »
Nimod souffle du nez et esquisse un sourire, les autres protagonistes se contentent de maintenir le silence.
« Beaux bras, j’avais les mêmes à vingt ans, se risque le propriétaire terrien. »
Le praedicator se tourne vers l’homme d’âge mûr et lui répond.
« C’était il y a combien de temps ?
— Vingt ans. »
Les deux s’amusent de cet échange et les visages se détendent lorsque les conseillers prennent conscience que l’atmosphère n’aura rien à voir avec celle des séances précédents. Au fond de ses tripes, Amel a peur de dire ce qu’il sait qu’il doit dire. Il se rappelle de vieilles paroles d’Ylius, à propos du pouvoir :
Lorsque tu as bâti ton image sur la crainte et le respect, le moindre aveu de faiblesse est la faille dans laquelle le numéro deux peut prendre la place du numéro un. À partir d’un certain niveau, tu ne peux être toi-même que lorsque tu es seul, toute présence devient une menace.
Mais l’ancien Praedicator n’était déjà plus lui-même lorsqu’il a tenu ses mots, sa raison lui avait déjà échappé. Amel inspire, regarde les scories de sa colère passée et déclare.
« Ça commence à remonter, mais je sais que la fois où j’ai laissé cette trace sur la table, j’ai été indigne de ma posture d’arbitre. »
Ils sont tout ouïe. Les sourires ont quitté les visages, au profit d’yeux braqués sur la moindre de ses expressions. La pression l’empêche quelques secondes de poursuivre, jusqu’à ce qu’un acquiescement de Shifa le pousse à enchaîner.
« Je me suis laissé dépasser par les désaccords, j’avais l’impression que ça n’allait qu’en dégénérant. J’étais déjà fatigué, et quand j’ai entendu les sous-entendus, les insultes et le manque général de compréhension de chacun, j’ai craqué. »
Ses doigts, étendus sur la table, le supplie de les laisser se rétracter sur ses poings, alors il pousse plus fort sur ses paumes pour les contraindre.
« Je ferai en sorte que ça n’arrive plus, et pour que ça n’arrive plus, toutes les questions de sécurité intérieures et extérieures seront tranchées par Edan et moi-même et ne seront plus soumises aux votes ou à la discussion. Ce sont des sujets qui ne relèveront plus du collégial. En échange, Edan et moi-même ne discuteront pas des décisions qui concernent directement la répartition budgétaire de tout ce qui touche à la sphère du marché extérieure, elles ne nous concernent pas. »
Maïlys et Nimod acquiescent.
« Le but est de préciser les rôles de chacun, afin que je ne me pousse plus dans mes retranchements. Cela vaut pour vous tous, j’ai une pensée pour Maïlys qui a beaucoup de casquettes…
— … je peux les supporter, ma fonction de base met naturellement en tension toutes les chaînes de production…
— … je sais, mais ça ne veut pas dire que tu ne peux pas être débordée, et tu n’es pas la seule concernée, Shifa est coutumière du surmenage. »
L’intéressée croise les bras sans mot dire. Tout le monde regarde attentivement sa réaction, à la recherche d’une fébrilité coupable, mais la Mire tient bon.
« Quant à moi, ça va, dit Nimod d’une voix détachée, je gère bien.
— Certains ont des positions plus confortables que d’autres, dira-t-on, ironise Maïlys.
— On va éviter de rentrer dans ce genre de considération, intervient Edan d’une voix calme, on remet à plat.
— Tu as raté l’occasion de te plaindre, mon garçon, murmure l’agriculteur au chef de la garde.
— À toi l’honneur.
— Tu me tutoies maintenant ? Bravo, il t’a fallu trois ans.
— Je suis un peu lent. »
Une fois la tension retombée Amel se redresse et se tourne vers le dernier protagoniste qui n’a pas encore pris la parole. Ce dernier, vise chacun des membres du conseil d’un œil prudent, les mains jointes sous sa ceinture, attendant qu’on l’interpelle.
« Maintenant, parlons de l’ordre du jour, le rafraîchissement de la salle du Conseil. »
Les heures qui suivent se déroulent dans une atmosphère qu’Amel n’a pas connue depuis des années. Pas de tensions sous-jacentes, de reproches maquillés, de rivalités larvées, juste des décisions, pragmatiques, assumées. Lorsqu’il quitte la salle à la tombée du jour, Amel ne sent plus le poids sur ses épaules : juste une fatigue différente, celle de voir l’avenir se bâtir sereinement.
Mais lorsqu’il passe à côté d’une fenêtre, il sent à peine la chaleur du Soleil sur sa peau.

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