Ce que vous m'avez pris

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La nécrose ne progressait pas que sur son corps.

Les Fantômes se tiennent différemment désormais. L’un d’entre eux a le dos voûté, le bassin décalé, sa démarche évoque celle d’un vieillard dont le tonus musculaire aurait été épargné par l’âge. Un autre a la tête penchée sur sa gauche. Trop lourde ? Peut-être, ou son cou s’est raidi sur l’année passée. Certains toussent, d’autres errent le soir dans les rues, à la recherche des autres Fantômes, confondant les pensées de leurs maîtres avec les mots que des passants leur susurrent, mais quand ils les cherchent, ils ne trouvent que des murs silencieux, qui ne réfléchissent que leurs propres fredonnements.

Au départ, l’éternel les battait, les fracassait contre les murs ou le plafond, et ils se pliaient à sa volonté, jusqu’à ce qu’ils oublient et repartent dans leurs perceptions hallucinées. Le maître de l’Ordre contemplait ses apprentis se transformer lentement, leurs corps arthrosés se tordrent de plus en plus, et leur perméabilité à ses pensées égarées s’intensifier. La porosité de leurs esprits au sien était devenue la porte d’entrée d’une démence qui les rongeait toujours plus.

Fêlé restait auprès de son maître, il attendait. Ses genoux se pliaient vers l’intérieur, l’une de ses oreilles sifflait continuellement à un rythme changeant. Il espérait que son Maître explique ce phénomène, qu’il ait une raison.

Aucune. Il ne donna aucune explication, se contentant de garder son attention sur l’autre Continent, et cette fille qu’il observait en pensant qu’aucun de ses apprentis n’allait la découvrir.

Le Fantôme au masque fendu, c’était même mis à en rêver.

Un soir, lorsque l’éternel contemplait la ville en contrebas, où des manifestations de citoyens afamés étaient réprimées par la garde, le maître de l’Ordre s’est rappelé Sayem.

Il pouvait passer plusieurs jours à l’oublier, distraction ou démence, il n’aurait plus su le dire. Mais tant qu’il y pensait, il fallait lui rendre visite.

Le chef des Fantômes atterrit à la fenêtre de l’étude du Haut-Conseiller. Ce dernier était encore en train de noircir des pages à la lumière de la bougie, à une heure où il devrait se reposer du sommeil des justes. Mais Sayem s’était fait à l’insomnie des coupables. L’homme voit l’ombre qui gagne sa feuille et lorsqu’il tourne sa tête son cœur bondit en découvrant le visage de plâtre. Il se lève et ouvre, sa main pressée contre sa poitrine.

L’éternel pose pied à terre, et le Haut-Conseiller déclare d’une voix tremblante et agacée :

« Vous allez finir par me tuer avec vos entrées. »

Le chef des Fantômes s’avance vers les feuilles et se permet de lire les écrits. Des décrets essentiellement, autorisant le départ de navires pour les côtes Rysonelliennes.

« Vous accélèrez l’émigration ?

— Qui m’en empêche, désormais ? demande le rédacteur d’un ton sarcastique, les manifestants devraient vite faire partie des prochains à quitter l’empire… »

L’éternel n’est pas du genre à prêter attention aux émotions du Haut-conseiller, mais il a noté le ton de ce dernier. Sayem s’approche de la fenêtre qui donne sur la place, où la garde tient de pied ferme le terrain en empêchant les masses noires des manifestants de fondre au-devant du Palais des Conseillers.

Il y a quelques mutins qui ont franchi les lignes et écrivent au charbon sur les cases blanches de la place de l’échiquier. Le Haut-Conseiller les regarde faire, le souffle long, si lourd qu’il emporte avec lui la poussière qui stagne dans l’air.

« … j’espère qu’ils comprendront d’eux-mêmes, sinon ils mourront seuls ici, de faim, ou sous les coups de la garde.

— Est-ce un remord que j’entends, au fond de votre voix ? »

Sayem redresse la tête, pince ses lèvres. Il sent la froideur du regard de l’éternel sur son épaule. Le Haut-Conseiller choisit de garder ses yeux tournés vers la ville, celle dont il peut supporter la vision malgré la haine qui y croît.

« Je ne dors plus, j’ai dû mal à manger, j’ai dû mal à penser, je répète tous les jours les mêmes discours pour rassurer, mentir en disant que je travaille à des solutions, alors que je travaille à amplifier les problèmes dont on me parle. Tous les jours, on me dit que la nourriture manque. Tous les jours, on me dit que les impôts ne sont plus perçus, qu’il y a des déficits inexplicables dans tout un tas de domaine, comme si l’argent était détourné… »

Il pivote la tête vers le chef des Fantômes, sans pour autant le regarder, juste assez pour que ce dernier voit son profil et ses lèvres remuer :

« … tous les jours, on me demande ce que l’on va faire pour lutter contre l’émigration. Tous les jours, je me demande si je vais réussir à mentir un jour de plus. »

Le masque de plâtre observe le politicien, sans un mot. Il s’avance de quelques pas, vers l’autre fenêtre qui donne sur la place. Les deux hommes, à deux mètres l’un de l’autre, ne se regarde pas. Fut un temps, Sayem aurait eu peur d’évoquer le moindre de ses doutes, il aurait même eu peur de cette proximité physique avec l’éternel.

Ce dernier, par peur de contaminer le Haut-Conseiller, ou par respect pour ce dernier, ne s’immisce pas dans son esprit. Il se contente de regarder la ville qui s’embrase, et demande.

« Je me demandais quand est-ce que je vous trouverais humain, ça a pris son temps.

— Humain ? demande Sayem en ricanant d’une voix amère, c’est ce que ça m’a coûté, oui.

— Vous le regrettez ?

— C’est ça le pire. Vous voyez cette cendre ? Cette neige qui ne s’arrête plus, qui ne s’arrêtera probablement pas ? Cette terre sêche et morte qui ne donne rien d’autres que des mauvaises herbes ? Ces mères qui accouchent d’enfants pestiférés ? Tout ça, ça me donne raison. Du plus infime flocon, au drame de villes entières, je sais que j’ai raison jusque dans les fibres qui restent de mon âme. Vylyindyll m’en soit témoin, je crois même qu’il est derrière moi et que mon sacrifice me prépare une place à ses côtés. Mais qu’est-ce que c’est… horrible, de vivre avec ça.

— Imaginez ce que c’est, que de veiller sur un Empire, sur un peuple, sur une culture, pendant six siècles, et vous saurez ce qu’il reste de mon humanité. »

Le Haut-Conseiller entrouvre la bouche, prêt à répliquer, mais ce qu’il a entendu l’empêche de dire le moindre mot. Il se détourne vers l’éternel, incapable de croire que ce dernier vient de… lui faire un aveu.

Il s’attendait presque à ce qu’il le tue. Un coup de lame sur la gorge, ou qu’il le fasse sauter par la fenêtre, comme Dexta avant lui. Sayem ne souhaitait pas mourir, mais il avait envie que quelqu’un l’arrête, qu’enfin, on le libère de ce poids.

Mais l’éternel venait de lui admettre qu’il… souffrait lui aussi.

« Vous savez, quand vous avez tué Dexta, et je sais que vous l’avez fait, c’est là que j’ai senti que la foi me quittait. J’aurais voulu que vous m’en parliez.

— Vous auriez refusé.

— Vous ne le saviez pas.

— Bien sûr que je le savais, l’éternel secoue la tête, vous étiez trop bon pour accepter cette éventualité, et vous l’êtes encore, et c’est pour ça que je vous garde en vie. »

L’homme déglutit. En bas, les gardes repoussent les manifestants, ceux qui dégradaient la place, sont passés à tabac, jetés à terre et roués de coups de pieds engoncés dans le métal. Sayem regarde les cases blanches de l’échiquier, où figurent les lettres qui portent un message sans équivoque :

Sayem nous tuera avant la peste.

Le Haut-Conseiller contemple cette phrase. Il sait déjà qu’elle sera effacée au matin, mais il sait aussi qu’il y repensera tous les jours du restant de sa vie.

« C’est vous qui devez mener ce qui restera de Vylyindyl et de Rysonell à l’issue de cette crise, Sayem. C’est vous qui permettrez au peu d’enfants nés durant cette horreur de vivre dans un monde en paix jusqu’au prochain cycle. Je crois encore en vous parce qu’au fond, si vous souffrez de tout ce qui se passe, c’est parce qu’il y a encore en vous cet éclair d’humanité que tous les chefs risquent de perdre quand ils sont aux responsabilités. »

Les mots ne touchent pas l’homme comme ils le devraient. Ce n’est pas qu’ils sonnent creux, c’est qu’ils sonnent désespérément juste, ils sont exactement ceux qu’il a besoin d’entendre pour rendre tous les jours à venir supportable, parce que grâce à eux, le jour où la cendre cessera peut-être de tomber du ciel, il pourra se dire que tout ce malheur accumulé n’était pas en vain.

Et c’est atroce.

Mais ça ne l’était pas, ça ne sonnerait pas vrai à ses oreilles.

Parce qu’à présent, seule l’horreur ressemble à la vérité.

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