Ceux qui restent : Partie I

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Un an plus tard, dans la Ville-haute de Ragwell

« Les esprits s’échauffent dans la Basse-ville, Amel, des groupes s’organisent contre les migrants. »

Le Praedicator n’a même pas fini de serrer les lacets de cuir de ses gantelets de plates que Nimod lui rappelle déjà ce que les clameurs audibles dans toute la Capitale annonce. Iris regarde les deux hommes échanger, ses yeux alternent entre le jeune homme le visage fermé et le plus âgé qui passe son temps à parler.

« On aurait dû durcir le ton il y a trois ans, maintenant on se retrouve avec des communautés Vylyindiennes dans les fonds de la ville, comment tu veux qu’on les déloge !?

— Il n’est pas question de les déloger, répond Amel d’un ton ferme, on va déjà s’intéresser à ce qui cause les confrontations.

— Les vols ! Je commence à avoir besoin d’autant de gardes pour protéger mes champs que de paysans pour les exploiter ! »

La jeune fille n’aime pas ce monsieur, et pas que parce qu’il parle fort et est toujours en train de se plaindre. Il a cette manière de s’avancer vers les autres dès que quelque chose ne va pas, si proche que l’on sent sa sueur et son haleine d’ail.

« Est-ce qu’Edan a organisé la garde ?

— Qu’il dit, mais pour l’instant, ça a pas eu grand effet, vu qu’il préfère s’en servir pour retenir nos gens de régler le problème. »

Amel a le souffle lent, contrôlé, et il évite au maximum de croiser le regard du propriétaire terrien. Il se tourne vers la fillette, et d’un coup d’œil, l’invite à s’approcher. Lorsqu’elle est à quelques pas de lui, il s’agenouille et lui dit :

« Tu vas rester dans ta chambre aujourd’hui, on s’entraînera demain.

— T’avais promis… »

Commence-t-elle à râler avant qu’Amel ne lève l’index.

« Si je ne règle pas ce problème maintenant, on ne pourra peut-être pas s’entraîner ni demain, ni même pendant une semaine, ce n’est pas ce dont tu as envie, n’est-ce pas ? »

Il penche la tête en avant, sourcils levés, dans l’attente qu’Iris hoche sa tête. Lorsque c’est fait, il passe sa main dans les cheveux de l’enfant, et la laisse partir vers sa chambre. Le mentor la regarde s’éloigner, au moment où elle disparaît à l’angle du couloir, il a un pinçon au coeur. En compagnie de Nimod, il bat le sol du Palais, derrière eux, Iris surveille leur départ à l’abri de leurs regards.

Elle mordille l’intérieur de sa joue.

« Alors, c’est quoi l’idée ?

— Je vais chercher quelques Praeceptors, on fait une démonstration de force en se montrant dans la ville, et on fait baisser la température.

— C’est tout !?

— C’est tout, c’est une mission de maintien de l’Ordre, ni plus ni moins.

— Tu sais que dans certains quartiers ça a déjà viré au pugilat ?

— Justement, on va faire en sorte que ça en reste là, rétorque Amel, le but c’est d’empêcher que le climat communautaire ne s’embrase.

— Et quoi ? Attendre qu’ils soient deux fois plus nombreux dans deux ans pour recommencer ? »

Amel s’arrête, à quelques pas des portes qui donnent sur l’extérieur du Palais. Il se tourne vers son homologue qui a ralenti le pas, et lisant son visage, découvre que Nimod est on ne peut plus sérieux.

« Je n’aime pas ce que tu sous-entends.

— Et moi je n’aime pas l’idée qu’il y ait une seconde ville qui s’organise dans Ragwell, murmure le propriétaire terrien afin d’être à l’abri des oreilles des deux gardes aux portes, ils ouvrent des commerces clandestins, ils ouvrent leurs propres tavernes, ils…

— Et qu’est-ce que tu veux faire contre ça ?

— On rejoint les groupes qui veulent désorganiser ce petit monde, et on met les Vylyindiens au pas, avant qu’il n’y ait des morts.

— Ta stratégie mènera à des morts, Nimod, Le Praedicator durcit le ton, et une fois qu’il y en aura un, là tu auras créé deux camps.

— Les camps n’ont pas attendu de morts pour se former, Amel, tu ne peux pas faire une ville avec deux peuples. »

Le Praedicator jette un œil vers l’ouverture des portes. Un des gardes a penché sa tête vers eux, à l’affût de l’échange. Lorsque Nimod le remarque aussi, il se tait, et les deux hommes repartent en avant, apparaissant au grand jour sur la place de l’échiquier de Ragwell, où deux escouades de gardes équipés de hallebardes reçoivent des instructions :

« Notre mission est simple, on protège l’accès à la Haute-ville, que la foule soit conscrite à la Basse ! »

La voix du sergent porte jusque dans les quartiers alentours. Une fois instruction faites, les gardes partent au pas de course vers la route qui mène à la ville du bas, chaque pas souligné par le cliquetis de leurs armures. Les deux conseillers se dirigent vers le temple qui surplombe la Haute-ville, vers la paroi du fond de la caverne.

Nimod profite de l’absence d’oreilles indiscrètes pour reprendre.

« Comment tu peux encore croire que ça peut bien finir !?

— Tu vois ce qui nous tombe dessus depuis bientôt dix piges !? le propriétaire terrien ouvre grand les yeux en entendant le ton du Praedicator monter, On perd des milliers de gens par an à cause d’une épidémie, on perd des tonnes de vivres par an à cause de ce foutu Soleil qui nous crache de la cendre à la gueule, et toi tu veux faire monter les tensions entre des gens qui veulent juste survivre !

— Tu vas pas me dire que le discours de Shifa te monte à la tête, Amel !? Les Vylyindiens ne sont pas notre peuple, ils ne veulent pas de nous et nous ne voulons pas d’eux ! On va pas nourrir des mecs qui vont nous trancher la gorge dès qu’on devra se partager les vivres !

— Aucun d’entre eux n’a tranché la gorge de quiconque, Nimod ! Le pire qu’on ait eu ce sont des vols parce qu’ils ont faim !

— Tu oublies les gangs ! les agressions dans la Basse-ville ! Qu’est-ce que tu attends pour comprendre que plus ils seront, plus ils seront en confiance, et plus ils…

— Débat clôt.

— … Putain ! »

L’homme serre les poings, une veine pulse sur sa tempe tandis qu’il se retient de lâcher le fleuve d’insultes qui stagne dans sa trachée.

Ils traversent la Haute-ville en silence, Nimod mâchant sa rage, Amel son appréhension. Devant le temple, les Praeceptors ouvrent les portes sans un mot. Dès qu’il se trouve dans le bâtiment, il interpelle un des membres de l’Ordre en Armure, et ordonne :

« Je veux huit hommes en armure, sans arme, qui me suivront jusque dans les quartiers des mines, et un autre groupe du même nombre qui se rendra à l’entrée de la Cité pour canaliser les manifestants Rysonelliens… »

Parti dans son flot d’instructions, il ne remarque pas immédiatement que l’homme face à lui, a le regard brillant et semble se retenir de lui dire quelque chose. Lorsqu’Amel comprend qu’il est entendu, mais pas écouter, il s’interrompt.

L’atmosphère est… étrange. Il règne dans le temple un silence inhabituel, on entend même plus le froissement des bures en mouvement.

« … que se passe-t-il ? »

Le Praeceptor inspire, et répond.

« Vous devriez venir voir, seul. »

Nimod jette un œil à Amel, et ce dernier lui lâche un sourire en coin pour lui demander de se mettre à l’écart. Une fois exécuté, Le Praedicator suit le membre de l’Ordre qui le conduit d’abord vers le Chœur, puis vers le corridor qui mène à l’arrière du temple, dans les chambres réservées aux moines.

Les tentures qui couvrent les murs sont d’un vert passé. L’odeur d’encens couvre à peine celle de la poussière qui stagne sur les appuis fenêtres. Amel évolue dans ce corridor en se rappelant les années passées à les arpenter en s’imaginant un jour dans l’armure qu’il sent désormais chaque jour sur ses épaules.

Mais elle n’est pas aussi lourde que le doute qui pèse sur son cœur.

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