Ceux qui restent : Partie II
Lorsqu’on le conduit dans l’avant-dernière des vingt chambres du temple, il s’arrête net en découvrant ce qui s’y trouve.
« Il n’a pas tenu à vous le dire, il ne voulait pas vous distraire dans votre exercice du pouvoir et…
— Laissez-nous. »
Le Praeceptor se tait, et laisse Amel s’avancer vers le lit, où une main aux doigts tordus s’accroche aux draps. Les traits déformés par la douleur, la peau si grise que même son nez n’a plus la moindre teinte, les lèvres de l’épaisseur d’une feuille, le plus vieux des moines du temple, est à peine assez alerte pour réagir lorsqu’il entend l’invité s’asseoir à son chevet.
Olem pousse un grincement en guise de soupir. L’éclat de ses yeux est terne, pourtant, l’énergie qui colorie désormais son iris en bleu, devrait briller. Même la sève du monde qui ronge son organisme ne pourrait illuminer le regard du mourant à présent aveugle, cherchant dans les interstices du plafond l’homme qu’il croit pencher au-dessus de lui.
Amel desserre les lacets de son avant-bras. Sa main libre, il la pose sur celle du vieillard et réchauffe la peau gelée du Praeceptor.
Ce dernier frémit, et ses yeux se tournent vers le maître qu’il ne saurait voir. Ses lèvres s’écartent à peine, alors qu’il déclare :
« J’aurais préféré que tu ne voies pas ça.
— J’aurais préféré le savoir avant. »
Le Praedicator pose son autre main sur celle du mourant, et ce dernier cligne des yeux avant d’être pris d’une violente quinte de toux. Les postillons retombent sur son buste, les caillots bleus fument en rongeant sa bure déjà trouée.
« Il y a des voix… tellement de voix… les entends-tu, Amel ? »
Combien de fois Ylius lui a-t-il posé cette question ? Et combien de fois le jeune homme a répondu à son maître qu’il n’entendait rien ? Le Praedicator contemple le vieillard, la gorge nouée, découvrant le corps difforme qui ressemble maintenant plus à la branche d’un arbre mort que la carcasse d’un homme qui portait autrefois son poids en équipement.
« Oui, ce sont celles de Ratellante, Olem, il appelle les siens, lorsque le temps est venu. »
C’est probablement ainsi qu’il faut prendre la chose. Peut-être que le vieillard va juste s’endormir et faire le rêve d’être accueilli auprès de son Seigneur, ou alors il va partir de ce monde avec cette certitude.
Le moine sourit.
« Je suis heureux de partir maintenant, Amel, je n’aimerais pas être à la place de ceux qui restent. »
Amel lève les yeux pour regarder le visage apaisé du vieillard. Il semble que le vieil homme voit bien au-delà du plafond de bois, derrière la toiture, derrière le plafond de la caverne et même au-dessus de la montagne.
Le Praedicator ne sait pas ce qu’il voit, mais ses lèvres se soulèvent lorsque le malade ferme les yeux. Il prend la main d’Olem, et la pose sur son torse, qui se gonfle faiblement.
« Je dois repartir m’occuper de ceux qui restent. Merci pour tout. »
Il se redresse et regarde le visage du vieil homme. Amel devine que les dernières braises de la vie d’Olem sont en train de se consumer. Il devrait rester jusqu’à ce qu’elles s’éteignent, ça serait la moindre des choses.
Mais… il sait que c’est par culpabilité des années d’absence qu’il veut se tenir aux côtés de cet homme. Sa place n’est pas à son chevet. Ses lèvres et les muscles de son visage tremblent, mais il les ignore lorsqu’il sort de la pièce, croise le regard du Praeceptor, qui choisit de ne pas remarquer les yeux rouges de son maître.
Ensemble, ils rejoignent le chœur, où seize membres de l’Ordre, tous engoncés dans leurs armures, se tiennent en rangs serrés.
Se forçant à chasser l’émoi qui lui serre encore le cœur, Amel se dirige vers le Praeceptor le plus expérimenté et lui ordonne :
« Faites installer les premiers fagots de paille devant le temple, faites veiller Olem pour que l’on sache lorsqu’il part, puis préparer son corps le temps que l’on s’occupe de ce qu’il se passe en ville.
— Oui Praedicator. »
L’homme acquiesce et Amel fait signe à huit des hommes afin qu’ils le suivent. Accompagné de son escouade, Nimod regarde le conseiller afficher une mine déterminée qui pourrait presque le convaincre que rien que la présence des moines guerriers dans les rues pourrait intimider les plus véhéments des manifestants.
Le conseiller marche à présent aux côtés du Praedicator, sous les regards réprobateurs de ses suivants.
« Tu vas vraiment y aller sans arme ?
— Ma décision est prise, je ne vais… »
Lorsqu’ils surgissent du temple, Amel est interpellé par un drôle de phénomène, au-dessus des bas quartiers.
Mêlé aux cendres qui obscurcissent l’atmosphère au-dessus des habitations, de la fumée monte jusqu’à se disperser autour des statues qui ornent le sommet de la ville. Le Praedicator descend son regard, suit le trajet des panaches de fumée.
Rouge, orange et jaune, léchant les devantures, consumant les toits de pailles, se répandant le long des nouvelles bâtisses du quartier des mines.
Brasier.
Aucun homme ne souffle mot. Derrière lui, les Praeceptors contemplent l’incendie qui, de loin, donne un peu de couleur à la misère de la basse ville. Les cris en contrebas sont les seules choses qui font sortir Amel de sa torpeur.
D’une voix basse, mais audible dans le silence des souffles coupés, il ordonne :
« Amenez-moi mon marteau, que tous les Praeceptors s’équipent de leurs armes d’entraînement. »

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