L'épreuve : Partie I
Pour la première fois depuis longtemps, Amel ne se pose pas la moindre question. Son escorte, par le tonnerre de leurs pas qui résonnent dans les rues, convainc les citoyens de fermer leurs volets et de se retrancher dans leurs maisons. Les gardes qu’ils croisent sur la route, s’arrêtent au passage des colosses en Armure de plates, tous prêts à déchaîner la fureur de Ratellante sur ceux qui ont commis l’incendie.
Le chef de l’Ordre ne remarque pas les regards qui s’arrêtent sur le manche du marteau qui dépasse de son épaule. À cet instant, il n’en sent pas le poids, mais sa seule présence fait déglutir tous ceux qui en sont témoins.
Lorsque le Praedicator passe à côté d’un sergent de la garde qui se met au garde à vous, il lui ordonne d’une voix puissante :
« Que la garde se concentre sur le contrôle et la gestion des citoyens Rysonelliens, l’Ordre se charge d’évacuer et de protéger les Vylyindiens. »
Avant même que le sergent n’acquiesce et ne fasse passer le mot, Amel est déjà en route pour rejoindre la Basse-ville.
En contrebas, les cris s’intensifient, et les flammes montent comme des tours qui voudraient chatouiller le plafond de la Cité.
Depuis le Palais, à un balcon, Iris contemple le chaos de loin. À sa distance, le brasier a plus d’éclat que le Soleil n’en a jamais eu. Ce dernier, derrière le voile de la cendre, jalouse l’attention que l’incendie accapare.
La jeune Marquée ne sait pas où se trouve Amel.
Elle espère juste qu’il n’aura pas trop chaud.
Nimod trottine pour suivre le rythme de la phalange des Praeceptors, son souffle de plus en plus court à mesure que ses jambes lui rappellent qu’il a vingt ans et vingt kilogrammes de trop. Lorsqu’une de ses expirations agace de trop Amel, ce dernier se tourne vers lui et lui ordonne d’un ton sec :
« Dis à tes collaborateurs de calmer les ardeurs des manifestants qu’ils connaîtraient.
— Mais s’ils sont d’accord avec ce qu’ils se…
— Alors on les conduira devant la justice. »
C’est acté.
Le propriétaire terrien s’arrête tandis que la colonne poursuit sa route, s’engageant dans le chemin qui mène dans la ville en contrebas.
Les Praeceptors ne quittent pas Amel des yeux, suivant chacun de ses gestes comme un seul homme. Sous les heaumes, dans le secret des souffles maîtrisés que les couches de plates étouffent, les cœurs battent vite et fort, non pas de la peur ou de l’euphorie de la tâche à venir, mais de retrouver au-devant d’eux un homme capable de les mener là où leur place a toujours été :
Faire respecter la seule loi de dieu et de son protecteur, le Praedicator.
Plus ils descendent, plus l’air s’épaissit. La fumée remplace la cendre, les cris le silence. Amel sent la chaleur monter du brasier avant même de le voir, elle transforme la sueur sur son front en rigoles qui brûlent ses yeux. À mi-chemin, un enfant les regarde passer depuis une fenêtre close. Ses yeux sont immenses.
Combien se trouvent dans les bâtisses que l’incendie menace ?
Cette seule question devient de trop pour le Praedicator, dont le pas presse plus encore.
Ils s’enfoncent dans les rues qui étouffent de monde et de fumée. Les citoyens aux yeux injectés de sang et aux toux qui remuent les braises dans l’air, ne voient même pas la colonne arriver. Les Praeceptors balaient de leurs bras les obstacles vivants, leurs instructions de s’écarter ne suffisent pas à percer le plafond sonore du tintamarre des hurlements et des mouvements de foules.
Les moines combattants serrent les rangs, les masses de corps font pression sur eux et ils se rangent en une phalange épaisse pour supporter la charge. Ils avancent à présent par petit pas, centimètre par centimètre dans la tempête de bras et de têtes qui dépassent de la marée humaine.
Lorsque les Praeceptors comprennent que les simples appels ne suffisent pas, ils hurlent. Leurs voix se brisent, ils s’égosillent à la recherche du souffle qui leur permettra d’enfin faire comprendre à ceux que seuls la peur anime, qu’il faut s’écarter.
Cela dure plusieurs secondes, durant lesquels la fumée s’engouffre dans leur gorge, jusqu’à ce que dans la foule, un bruit frémisse.
Écartez-vous, laissez passer les Praeceptors ! Entendent-ils d’abord comme une pensée qui leur échappe.
Les secondes passent, et la pensée infiltrée dans les esprits devient une clameur surgissant de la foule et des fenêtres où les citoyens à l’abri des flammes encore lointaines, alertent la masse qui devient attentive à ce qui compte.
Les secours viennent.
Et enfin, à la pointe de la phalange, là où, armé de ses épaules et de sa volonté, Amel tenait bon, les corps s’écartent et la marée se dégage. Les Praeceptors avancent d’un pas régulier, leurs souffles courts, mais leur volonté attisée par l’épreuve.
Les rues se vident à mesure qu’ils sont à présent dans le halo enflammé. La chaleur est telle que même au milieu des voies, la paille sur le sol se rétracte comme les pattes d’une araignée mourante.
Le crépitement du bois qui s’effondre sous la pression des flammes, est le seul son qu’ils entendent. L’odeur des charpentes qui flambent, couvre partiellement celle de porc grillé qui saisit les narines.
Malgré la fournaise, Amel frémit, lorsqu’il comprend ce que cette pestilence signifie. L’absence de cris venant des bâtisses en feux lui dit tout de ce qu’il a déjà raté.
Il cherche un point où poser son regard, reprendre ses esprits.
Jusqu’à ce qu’il trouve, au milieu de la rue, un visage couvert de suie et de cloques.
Amel se précipite vers le citoyen prostré, et le saisit par l’épaule pour le tirer vers les rues où les flammes ne dévorent pas encore les maisons. Ses suivants en font de même, ils se précipitent aux pieds des bâtiments, au mépris des vagues de chaleur qui font s’évaporer la sueur de leur front, et ils tirent de l’incendie ceux qui peuvent encore en être épargnés, ceux à qui leur corps ne répond plus.
Dans les rues adjacentes, les seaux sont distribués sous les ordres de la garde, Edan à leur tête, organisant les volontaires pour lutter contre les flammes.
Des colonnes s’organisent. Les bâtisses des Rysonelliens sont aspergées, celles des Vylyindiens, ignorées.
Le Praedicator engoncé dans une armure dans laquelle il cuit à la vapeur, arrache ses gantelets en s’éloignant quelques secondes des endroits les plus ardents. Il s’effondre à terre en toussant, la suie qui sort de sa bouche est à peine humide.
Amel lève les yeux, et voit les colonnes qui travaillent, mais il aperçoit aussi les maisons qui sont ignorées, les citoyens vêtus de bleus qui s’insurgent, et les volées de pierre qui fusent sur eux.
Le sang roule sur le crâne de certains, les mouvements rendent les coupables indissociables aux foules qui se massent autour des colonnes et se disputent la légitimité des sauvetages à coup d’insultes.
Le Praedicator n’entend rien d’autres qu’un sifflement dans son crâne. Le sang qui goutte sur le sol et s’évapore, lui fait l’effet d’une vapeur de rage qui lui saisit les entrailles. Lorsqu’il aperçoit un homme en bleu, tiré par deux autres dans une nasse où il est ensuite roué de coups.

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