Il faut les voir, tu sais.

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Il lui revient une image.

Un homme dans une armure de plates vertes, le crâne chauve, couvert de veines bleues sur une peau craquelée, brûlée et grise. Il tient entre ses mains le manche de son marteau. Il contemple son arme, l’expression neutre, et ses lèvres gercées remuent sur quelques mots :

« Il faut les voir, tu sais. Seuls, puis à dix, cent ou mille. Il faut les voir passer de raisonnable à monstrueux par la seule force du nombre. »

Amel écoutait religieusement les moments où Ylius était plongé dans son histoire, ces moments de lucidité où il lui arrivait de raconter les instants de sa vie où il avait été éprouvé.

« Le temps peut ennivrer l’homme et le pousser dans le mal, mais pas aussi vite et sûrement que la foule. »

Il se relève, court vers la nasse où les coups de pieds et de poings fusent.

Amel attrape le premier homme qui se présente à lui.

Ses doigts se serrent, il frappe.

La tempe. Le ventre. Jeté à terre.

Un autre se retourne. Le nez. Le col, projeté en arrière.

Les autres se précipitent sur lui. Il frappe, une épaule, un torse, peut-être un visage. Des chocs sur ses joues, le sommet de son crâne, des coups dans ses jambes, l’armure ploie, résiste.

Il grogne, chaque coup, Ylius sourit.

Les hommes s’éloignent, le champ se dégage. Il se sent respirer au rythme du sang dans sa tempe. S’agenouille aux côtés de l’homme, des tumeurs partout sur le visage, la bouche ouverte.

Un souffle.

Il est vivant.

Amel voit un objet gris dans son champ de vision, avant que son front ne lui brûle. Des étoiles couvrent ses yeux, il bascule.

L’arrière de son crâne s’irradie de chaleur, ses doigts se déplient alors qu’il cherche à saisir l’air pour se redresser. Lorsqu’il sent le liquide qui inonde ses cheveux poisseux, il comprend pourquoi il voit le plafond de fumée au-dessus de lui.

Dans les panaches qui se déclinent dans toutes les nuances du gris, il se souvient du Praedicator, souriant, fier de son apprenti lorsqu’il le voyait devenir fort, capable de porter une claymore, un marteau, de placer une botte impeccable sur un mannequin d’entraînement.

Cette fierté dans le regard, jusque dans l’interstice de ses lèvres qui s’élargissait enfin.

Les nuages du brasier berce Amel dans ses pensées vagabondes, il y toise les souvenirs de son maître.

Le jeune homme se sent bien. Ses doigts endoloris, baignent dans l’engourdissement et le bonheur de la fatigue après l’effort.

C’est probablement ici que ça commence, ou que ça finit. Il suffirait d’être fier de soi dans ce moment, et il serait peut-être pleinement accepté par son maître, à titre posthume, comme son digne successeur.

Amel sourit. Plaque sa main sur son front et se redresse, les membres engourdis par la douleur et la confusion, il se lève devant les hommes qui se sont figés juste devant lui. Dans la brume, il remarque que certains saignent aux lèvres, aux tempes, des phalanges d’acier imprimées à même leur chair.

Le Praedicator les regarde, et lit dans leur regard la terreur, alors qu’ils comprennent qui ils ont frappé.

L’un d’entre eux a une cicatrice sur le menton. Un autre a une partie de son crâne chauve. Encore un a des oreilles de tailles différentes. Il enregistre par réflexe un détail de chacun d’entre eux.

Il est prêt à leur faire payer. Il suffirait de tirer le marteau et de frapper.

Ses lèvres s’entrouvrent, et de sa gorge sèche, jaillit une voix cassée :

« Si vous voulez éviter la corde, éteignez l’incendie dans toutes les maisons, et aidez tous les Ragwelliens. »

Les hommes se regardent, mais quand ils voient les autres Praeceptors approcher, les épées émoussées tirées, ils comprennent qu’ils n’ont pas le choix. Ils courent renforcer les colonnes, et des ordres sont hurlés des moines combattants :

« Éteignez tous les feux ! »

Ceux qui protestent, reçoivent un coup de plat de lame dans les cottes. Bientôt, ce sont les poings des Rysonelliens qui tombent sur ceux qui refusent d’éteindre les feux des maisons des étrangers. Petit à petit, des tuniques bleues sont intégrées aux chaînes.

C’est du moins la dernière chose que voit Amel avant de s’effondrer.

La dernière chose qu’il entend, ce sont les moines qui se précipitent à son chevet.

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