Alliance : Partie I
Le périmètre de l’incendie s’était stabilisé à l’orée des quartiers marchands, là où les bâtiments étaient faits de roches.
Les puits ont été asséchés, les vapeurs éclaircissent les panaches de fumée, les citoyens recommencent à voir leurs voisins depuis les étages. Les chaînes où les hommes et femmes de Ragwell se passaient les seaux, s’entraident désormais pour amener les brûlés et blessés aux hospices sauvages qui fleurissent partout dans la ville.
La garde aidée par quelques milices spontanées, pourchasse les pilleurs qui ont profité du chaos pour mettre à sac les maisons abandonnées. Edan, sur le carrefour à l’entrée de la Cité, fait passer les ordres heure par heure. Le soleil a chu derrière l’horizon, bientôt, seules les torches et les maisons encore embrasées colorent la nuit d’une lumière orangée.
Le jeune homme, les yeux creusés, continue d’organiser les sauvetages. Les Praeceptors se sont joints à lui dès qu’ils ont été disponibles. Même Nimod et Maïlys se sont joints à lui pour mettre à disposition leurs hommes pour sauver ce qui peut l’être. Au centre du carrefour, sur une table d’opération où la carte de la Cité est disposée et où les quartiers touchés par l’incendie ont été charbonnés.
À ses côtés, Maïlys organise le trafic des chariots apportant seaux et couvertures. Les rues ont été vidées de tous les étals qui empêchaient la circulation. À cet endroit, la ville prend des allures de camp militaire, et même les civils bougeaient au rythme des ordres et du pas de course.
Même Nimod a le regard dur et fixe les panaches de fumée d’un air grave. Il regarde les champs au-delà de l’ouverture des portes de la Cité, et la clarté du ciel de campagne le tente. Après tout, ce sont ses terres, il n’a rien à faire ici, surtout à aider ceux qui sont probablement responsables de cette catastrophe.
Mais lorsqu’il voit les visages cloqués, les vêtements fondus à même la peau, Nimod ne s’imagine pas partir. Malgré tout, il sait qu’il aurait du mal à dormir s’il partait maintenant.
C’est pour ça que ses paysans, et lui-même, aidaient pour charger les blessés sur les brancards. Pour une fois, sa vieille charpente d’ancien agriculteur lui servait à nouveau. Ça faisait mal aux bras, mais il avait le sourire lorsqu’on lui glissait un remerciement entre deux charges.
Bien sûr, il disait « de rien ! »
Mais alors qu’il charge un brancard, il croise le regard du blessé. Un instant, ses lèvres se soulèvent et il se tient prêt à soulever le corps, mais son regard accroche sur un détail. Il ne reste que peu de la tunique du blessé, à peine de quoi couvrir une partie de son torse et une épaule. Bleu. Le tissu est bleu. L’homme qui s’avère être un Vylyindien gémit, baragouine quelque chose où Nimod croit comprendre un « Vylyindyl veille… » une psalmodie fiévreuse, les yeux clos. Le conseiller hésite, ses mains se crispent sur le bois. Il pense à lâcher prise. Mais à ses côtés, le regard d’un paysan témoin, se pose sur lui et son hésitation. Nimod serre nerveusement les dents. Il finit par soulever le brancard, aidé par le paysan qui hoche la tête. La main fébrile du Vylyindien cherche, et trouve le poignet du conseiller, qu’elle étreint faiblement. La chaleur de la poigne perturbe Nimod, qui contemple le visage de cet homme, sa gorge se serre quand il se rappelle qu’il était prêt à le laisser à terre.
Maïlys le regarde faire, sourcils froncés, incapable de comprendre ce qu’il se passe. Rien ne la trouble plus que de voir l’homme se mêler aux aidants, même la vue d’un homme au bras décharné, la chair rosâtre pleinement exposée, ne lui provoque pas le même inconfort. Pour s’en distraire, elle jette un œil à un groupe d’hommes et de femmes qui surgissent des rues d’où la fumée s’échappe encore. Ils sont moins nombreux, et sont remarquables par le phénomène que leur présence créait. Autour d’eux, il y a comme un halo de protection, une sphère invisible dans laquelle personne n’entre.
Parce que sur les brancards qu’ils transportent tant bien que mal, les corps ne bougent plus. Certains ressemblent à des statues de charbons. Ses yeux se fixent sur ces scènes, et elle s’imagine à la place des porteurs, des linges humides enroulés autour de leur bouche.
Lorsqu’un chariot dépose son chargement, Maïlys lui fait signe et s’en approche. Lorsque le conducteur assis à l’avant, arrête les deux chevaux de traits, elle l’interpelle d’une voix ferme :
« On a besoin d’un transport pour les corps ! »
L’homme qui tient les brides, regarde d’abord la dame, interloqué, avant de scruter la colonne des porteurs qui sont les seuls à n’être mêlés à aucune foule.
Il secoue la tête, la grimace que Maïlys lit sur son visage dit tout ce qu’elle a besoin de savoir.
La conseillère peste, et elle grogne :
« D’accord, alors libérez le chariot. »
Ce dernier, surpris, attend qu’elle monte sur le marche-pied pour comprendre qu’elle est sérieuse. Il finit par descendre lorsqu’elle saisit l’une des brides d’une main ferme. L’instant qui suit, elle fait claquer les lanières et les chevaux hennissent et renâclent en se dirigeant vers la fumée.
Leur course ralentie lorsque tire sur l’harnachement. Les regards des porteurs funèbres se tournent vers la conductrice qui, tout en mettant pied à terre, désigne le chariot du pouce :
« Vous n’allez pas les porter à bras jusqu’aux fosses communes, mettez-les à l’arrière. »
Les hommes et femmes s’observent un instant, la confusion se lit dans leur regard. Maïlys devine qu’ils travaillent seuls et au mépris de l’aide des autres depuis le début de l’après-midi.
Beaucoup ont les yeux rouges, des sillons humides sur leurs joues couvertes de suie. À l’attention que certains portent aux corps qu’ils transportent, la conseillère comprend qu’ils sont intimes avec les morts.
Elle s’avance vers eux, et aide le premier couple à transporter le cadavre vers le chariot. Maïlys serre ses narines, et soulève avec eux le brancard pour laisser le Maccabée glisser sur le bois. Petit à petit, les porteurs s’exécutent et remplissent le char, prenant bien soin de respecter quelques centimètres de distance entre chaque corps.
À la tâche, Maïlys oublie ce qu’elle est en train de faire. C’est toujours ainsi, quelle que soit l’époque, quel que soit le travail, elle s’est toujours trouvée mieux à agir, incapable de supporter l’idée que l’on puisse faire autre chose que travailler. L’effort lui était confortable, la rugosité du bois lui faisait désirer la soie, la chaleur des flammes lui faisait miroiter la caresse de la brise, et l’air vicié de carbone la plongée dans le rêve de l’air des campagnes.
Dans l’univers de la conseillère, l’horreur avait une place de prédilection, elle ne pouvait que mieux vivre le jour où elle s’arrêterait. Cela avait toujours été ainsi, tout avait une place, tout devait avoir sa raison d’être. C’était ainsi qu’elle avait surmonté la mort de son mari.
Son absence, si douloureuse, avait rendu précieux son souvenir. Et devant tous ces corps, elle ne faisait que se rappeler des bons moments.
Dans ses pensées, elle ne s’entend pas parler à voix basse, entendue par les autres porteurs :
« Je suis vraiment montée à l’envers… »
Et elle rit.

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