Alliance : Partie II

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Edan, désormais seul, se concentre sur les gardes qui reviennent de la fournaise. Les quatre tiennent un jeune homme entre leurs bras, son visage partiellement éclairé par les feux des torches. Lorsqu’il s’aperçoit qu’il porte des braies vertes et un haubert qui étincelle.

Il était entré dans la garde il y a peu, en effet, c’était un Vylyindien, un gamin au sourcil tailladé d’une cicatrice.

Karem.

Le jeune chef de garde se redresse et s’avance vers les gardes, tonnant d’une voix puissante.

« Qu’est-ce que c’est que ce merdier !? Relâchez-le ! »

L’un des gardes se désengage de la troupe et pose sa main sur son cœur avant de s’incliner, puis déclare, entre deux expirations sifflantes.

« Chef, nous l’avons trouvé en train de tuer un homme !

— C’était un chien ! Un bâtard de la pire espèce ! »

Le cri éraillé du Vylyindien saisit d’effroi Edan. Sa voix a la texture de la rouille, son regard brille d’une ardeur que les flammes jalousent.

Le chef de la garde s’avance et fixe le jeune homme :

« Tu as tué un Ragwelien de sang-froid !

— Ce bâtard a menacé mon frère, il m’a forcé à voler, il a failli me prendre l’œil et je sais ce qu’il faisait de pire, éructe-t-il, lorsque je l’ai trouvé, j’ai pas hésité.

— Il a rompu la formation pour aller l’abattre ! intervient un des gardes qui le maîtrise la main derrière le cou de Karem, on a dû maîtriser un mouvement de foule à cause de lui ! »

Il serrait les dents, et Edan pouvait voir la plaie à son nez, le sang qui souille les commissures de ses lèvres. Le visage du garde raconte ce qu’ils ont eu à gérer.

« Tu as mis en danger tes collègues pour, te venger, demande le chef de la garde au garçon, c’est ça ?

— Me demandez pas d’avoir des regrets, si les Vylyindiens sont si mal vus, c’est à cause de mec comme ça. Aucun regret. »

Edan regarde le sourire du jeune garde. Le poids des regards de ses hommes lui donne envie de reculer.

Ses pensées grouillent et le démangent, il essaye d’imaginer ce qu’il doit faire, là, maintenant. Doit-il le libérer ? Doit-il le conduire devant les Praeceptors ?

Ses lèvres tremblent, tandis qu’il répond :

« Tu… enfermez le à la caserne, on a pas besoin de ça maintenant. »

Les yeux de Karem s’écarquillent.

« Vous allez pas me foutre en geôle quand même !? »

Edan d’un geste, ordonne que l’on conduise le garçon. Ce dernier se débat et hurle tandis que les gardes le passent à tabac pour le maîtriser. Le chef qui n’a pas assez de rides pour savoir que faire, les laisse couvrir le Vylyindien de coups.

Il lève sa main, et les mots restent à ses lèvres. Edan sent qu’il devrait s’opposer, faire en sorte que ça s’arrête mais… une terrible musique démarre dans le fil de ses pensées.

Justice immanente, il déglutit, il écoute cette réflexion comme si elle venait d’un autre, et non de sa lâcheté.

Il se détourne pour se reconcentrer sur les tâches à venir, mais les questions s’amoncellent, ses mains griffent le bois de la table.

Il aimerait avoir les épaules pour assumer ce genre de décision. Il lève les yeux vers la porte de l’hospice de Shifa, à l’intérieur, les ombres dansent et racontent le chaos qui y règne.

Les bassines d’eaux tièdes sont troubles, on y trouve une écume écarlate dans laquelle se mêlent des caillots qui fument encore et des restes de tissus brûlés. Les linges plongent dans les contenants immaculés, ceux souillés repartent dans les rues pour servir à lutter contre les flammes.

Les murs ploient sous la charge des lits toujours plus nombreux et compactés. Les maisons alentours sont remplies à ras bord de blessés qui attendent leur tour. Les pestiférés ont même dû sortir pour que l’on puisse accueillir ceux dont les brûlures sont trop importantes pour qu’on en diffère le soin.

Les pinces retirent les plaques de peau carbonisée. Lorsqu’elles sont tirées, les malheureux brûlés sont tenus, anesthésié par l’alcool ou, s’il le faut, assommé d’un coup derrière la tête.

L’encens fume par dizaine de bâtons, pour rendre l’odeur supportable, mais l’air perd en respirabilité. Les portes, les fenêtres, tout est ouvert, afin que les soignants soient le moins possibles confinés dans les cris et la puanteur des chairs consumées.

Sous un rideau, on peut voir un bout d’un plastron de plates vertes qui reflète les images anamorphosées de la souffrance, comme un ballet d’ombres sur un miroir de lumière terne. Au-delà de cette frontière de tissu, se trouve la pièce où les équipements médicaux sont stockés, mais au beau milieu des pinces, des compresses, des baumes et des cataplasmes en pot, se trouve un lit de fortune, sur lequel repose un homme torse nu, le front bandé.

À ses côtés, une bouteille de vie à demie-vide dans la main, Shifa repose sa tête sur l’étagère derrière elle. Les yeux clos, elle inspire. La mire ne saurait pas dire depuis combien de temps ça dure. Même dans son quotidien à base d’abnégation et de renoncement permanent à soi, cette journée est spéciale. C’est l’une des rares où elle n’a pas attendu la pause pour boire.

Ça ne sert à rien de le cacher, dans ces jours-là, tout le monde préfère oublier ce qui s’est passé le lendemain. Tout le monde a des larmes à cacher, des coucheries compulsives honteuses à ne pas assumer, des ivresses à admettre d’une œillade avant que l’on parle à nouveau des tâches à venir.

Elle rouvre les yeux et veille sur son patient. Les cheveux et les poils de sourcil de ce dernier ont été si proches de s’enflammer qu’ils ont frisé. Ce détail la fait rire, peut-être aidé par la chaleur qui lui monte aux joues et à la tête.

Bel homme, se dit-elle en le regardant partiellement dévêtu. Elle se fiche bien que le moment soit inapproprié pour le penser, ou même laisser son esprit vagabonder dans ses pensées, accompagné des frissons d’excitations qui vont avec. Tout ce qu’il se passe aujourd’hui est inapproprié, tout ce qu’il se passe depuis huit ans l’est.

Alors bon, se permettre de reluquer un peu le Praedicator avant qu’il ne se réveille, la mémoire en compote et à nouveau à la tâche de permettre à ce merdier de tenir ? Qu’est-ce que ça changera ? Demain, elle s’en voudra d’avoir pensé à passer un peu de bon temps avec lui, et la journée chassera la culpabilité.

Seule, dans cette remise, à veiller sur le seul patient qu’elle a, elle se sent un peu préservée. Shifa sourit.

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