Alliance : Partie III
Les lèvres d’Amel tressautent.
Il bondit, assis sur son lit, son regard fébrile cherche partout autour de lui, incapable de voir quelque chose dans le brouillard. Une lame de douleur transperce son front et le replonge immédiatement dans les souvenirs embrumés des heures précédentes.
Il sent la main froide de Shifa sur son épaule avant qu’une autre ne lui glace le dos. Ses doigts s’enroulent autour des bras de la Mire. Dents serrées comme un animal blessé, il la toise, d’abord incapable de la voir.
« C’est moi, tu es dans l’hospice, en sécurité. »
Amel desserre sa mâchoire, puis, lentement, sa prise. Il ne se laisse pas pour autant conduire par Shifa qui veut le coucher.
« Que s’est-il passé ?
— Tu as attrapé une pierre avec le front, dit-elle d’un ton amusé, bien joué. »
Il pousse un soupir d’exaspération.
« Après ça.
— Les Praeceptors t’ont conduit ici, et la ville s’est mise à lutter contre l’incendie.
— Est-ce que les Vylyindiens ont…
— … participé ? dit-elle en anticipant la question, oui, il semble que les circonstances ont fini par avoir raison de la paranoïa générale… »
Elle plonge un linge dans une bassine d’eau tiède tout en gardant l’œil sur le sang qui commence à perler sous le bandage d’Amel. Lorsque Shifa éponge la blessure, l’homme pince ses lèvres comme un bambin.
La mire secoue la tête, amusée, avant que son visage ne s’assombrisse et qu’elle ne conclut :
« … pour le moment en tout cas.
— L’incendie est maîtrisé ?
— Il s’est arrêté aux quartiers marchands, la pierre brûle moins que le bois, qui s’en serait douté ? ironise-t-elle, et les manifestations se sont calmées dès qu’on a commencé à sortir les corps des débris. »
Amel acquiesce, attentif à ce que Shifa peut lui dire. Comprenant qu’il ne se détend pas et qu’il se prépare toujours à bondir pour partir au secours de tout le monde sinon de lui-même, elle pousse un soupir et ajoute.
« Ce que j’essaie de te dire c’est que ça va, on a plus besoin que tu ailles te mettre en danger.
— Je ne vais pas rester coucher pendant que tout le monde aide à sauver la ville. »
D’un geste doux mais ferme, il chasse la main de la Mire qui fait un pas en arrière. Amel ignore la mine réprobatrice de la soignante et cherche déjà à attraper sa cuirasse.
Il sent le regard de Shifa sur lui et son teint blafard s’empourpre un peu au niveau des joues. Dans un grognement à peine articulé, Amel dit :
« Tu avais besoin d’enlever mon armure pour soigner mon front ?
— Le métal est conducteur de chaleur, et je voulais vérifier que tu n’étais blessé nulle part ailleurs.
— Satisfaite ?
— Très. »
Il grogne à nouveau et elle glousse. Lorsqu’il se redresse, il enfile sa tunique avant d’accrocher sa cuirasse, d’abord par les épaules, serrant les lanières plus fort que nécessaire, un détail qui ne manque pas d’élargir le sourire en coin de Shifa. Lorsque l’homme est à nouveau équipé, il fait un pas en avant et doit immédiatement s’appuyer à un mur alors que tout dans son champ de vision paraît devenir liquide.
La Mire prête au Praedicator son bras, mais il ne s’en saisit pas.
« Si tu tiens absolument à bouger, tu auras besoin d’un appui, et on a plus de béquilles ou de cannes.
— J’ai mon marteau, précise le chef de l’Ordre en le voyant trôner à l’angle de la remise, ça fera office.
— Très bonne idée, pourquoi se faire aider quand on peut avoir un appui qui pèse quarante kilos ? »
Les lèvres du Praedicator restent closes. Il saisit le manche de son marteau et s’appuie dessus à chacun de ses pas. Sa délicatesse n’empêche pas le sol d’être marqué de l’empreinte de l’arme à chacun de ses mouvements. Shifa le suit, soulève le rideau pour qu’il puisse sortir sans heurt et ils se trouvent immédiatement assaillis par les odeurs et les râles.
La Mire fronce les nez et ses narines, Amel s’arrête devant la scène. Ses yeux se posent sur chacune des blessures, sur les éponges froissées qui recrachent les fluides écarlates dans les bassines, et les visages déformés par les flammes et la douleur. La soignante pose sa main sur l’épaule du jeune homme qui revient à lui par un souffle qu’il retenait depuis cinq secondes.
« Ça va ? »
Il a le tournis, et ce n’est pas parce que son front le lance et que les vertiges troublent ses sens. Il inspire et sent la souffrance ambiante s’immiscer dans ses poumons, lui brûler les bronches.
« Ça serait indécent de dire non. »
Sans attendre, il se glisse entre les lits, traînant son marteau pour qu’il n’effleure aucun lit, qu’il ne gêne personne. Les regards se posent sur lui lorsqu’il passe entre les couches, il entend murmurer son titre, dans son regard périphérique, il voit même un homme reculer dans ses draps, se retrancher malgré sa peau brûlée qui colle à sa couverture.
Amel accélère le pas.
Enfin, il retrouve l’air extérieur, et l’odeur de bois brûlé que porte le vent a la fraîcheur d’une brise marine. L’homme s’avance au milieu du carrefour, respire à pleins poumons.
Shifa le regarde faire, elle aurait dû penser à l’effet que ça lui ferait de se retrouver au milieu de l’hospice à ce moment précis. Personne n’est vraiment prêt, mais elle aurait dû se rappeler que son seuil de normalité a depuis longtemps dépassé ce qu’une personne normale peut imaginer.
Le Praedicator finit par se retourner vers elle.
« Combien sont-ils ? »
La Mire ouvre grand les yeux. Elles ne s’attendaient même pas à une question aussi… banale.
« On ne les compte pas… mais nous avons dix bâtiments pleins, et il y a des hospices sauvages établis dans toute la ville. »
Malgré l’obscurité, la lumière des torches révèlent encore les panaches de fumée qui s’échappent de la caverne. Le ciel, visible depuis l’entrée de la Cité, a comme une couche de nuage de suie qui couvre la voûte céleste. La fumée et la cendre, voilà le ciel de cette nuit.
Amel serre le poing, avant d’abaisser la tête et de croiser le regard d’Edan.

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