Alliance : Partie IV
Lorsqu’il voit le jeune conseiller, il se précipite à sa venue d’un pas peu sûr, traînant son lourd appui.
Le visage du chef de la garde s’illumine lorsque le Praedicator apparaît. Il tend son bras pour qu’Amel le salue. Après une brève étreinte, le chef de l’Ordre s’enquiert :
« Content de te revoir, situation ?
— De même, Amel remarque qu’Edan a la voix basse, chaotique mais en voie d’apaisement, tout le monde est sur le coup, la paysanerie, les artisans, les logisticiens, les maréchaux ferrants, la garde, et même les Vylyindiens, les rangs se sont resserrés même si on compte… »
Le Praedicator a le temps de noter la pause de son interlocuteur, et surtout, la joue qui se creuse un instant.
« … certains accidents.
— Rien d’urgent ?
— Non, l’urgent est déjà en cours de traitement, j’en viens plus à craindre demain et après-demain qu’aujourd’hui, on risque une nouvelle Chasse aux Mutants. »
Amel souffle du nez. Il se rappelle du récit de la Chasse aux Mutants, un épisode capital de la fondation de l’Ordre des Praeceptors. Dans les jeunes années du Roi Rysonnel premier du nom, il y avait beaucoup d’individus irradiés à l’énergie, capable de lire les pensées et de manipuler certains éléments, mais avec des comportements instables, souvent violents. Des entendeurs de voix considérés comme des dangers publics.
Les Praeceptors ont été créés pour les traquer et éliminer. Aujourd’hui, on appellerait ces mêmes mutants les pestiférés.
« A-t-on une idée de l’origine de l’incendie ?
— Les Ragwelliens accusent les Vylyindiens, et vice versa, répond l’homme d’un ton sombre, c’est le genre d’incidents que l’on doit gérer.
— Des crimes de haines, donc.
— C’est moins intense que ça ne l’a été, je dirais même que c’était pire avant le feu.
— À quelque chose malheur est bon. »
Edan acquiesce, mais ses sourcils restent tirés. Amel se rapproche de l’homme, comme s’il devinait qu’il devait baisser d’un ton.
« Que se passe-t-il ? »
Le chef de la garde soupir, son buste se dégonfle d’un coup. Il ferme les yeux et inspire avant de répondre :
« Karem… a tué un Vylyindien, l’homme qui l’aurait maltraité lorsque lui et son frère étaient dans la rue. »
Les yeux du Praedicator s’ouvrent grand. C’est à son tour de soupirer, de détourner un instant le regard.
« Tu en es sûr ?
— Il m’en a fait l’aveu, trois gardes en sont témoins, c’est du tout cuit.
— Où est-il ?
— J’ai demandé à ce qu’on le retienne dans les geôles de la caserne, je ne savais pas quoi en faire. »
Amel pince l’arrête de son nez, deux doigts appuyés sur ses pupilles closes. Il reste un moment pensif, immobile. Lorsqu’il reprend une posture droite, il répond d’un ton calme.
« Ce n’est ni la première, ni la dernière fois qu’on aura une décision difficile à prendre. On va réunir le conseil, d’abord, on doit gérer ce qu’il reste à faire pour contenir et arrêter l’incendie, on diffère tout le reste. »
C’est de cette posture qu’Edan avait besoin pour retrouver son sourire.
Le Praedicator entend des pas derrière lui, lorsqu’il se retourne, il découvre la mine fatiguée de Nimod. Ce dernier lui adresse un bref sourire, ses yeux rivés sur le front d’Amel.
« Baptême du feu, hein.
— Pour tout le monde, réplique sombrement le Praedicator en regardant Maïlys arrivé, heureux de voir que la ville s’est organisée.
— J’espère que l’on aura pas besoin d’un incendie par mois pour maintenir la paix civile à flot, fait remarquer la logisticienne en essuyant ses mains dans un linge, mais pour une fois qu’on serre les rangs, on va pas s’en plaindre. »
Discrète jusqu’à présent, Shifa rejoint l’effectif, bras croisés, elle guette l’évolution des flammes qui s’élèvent encore au-dessus des toits.
« C’est quoi l’idée ?
— L’idée s’est de continuer à aider les volontaires jusqu’à ce qu’on ait vaincu l’incendie, ensuite, il faudra les rassembler pour les remercier et s’assurer que nos citoyens ne s’entretuent pas. »
La déclaration d’Amel fait froncer les sourcils de Nimod. Le chef de l’Ordre s’attendait à ce que le propriétaire terrien y aille de son commentaire.
« Tu comptes faire quoi exactement ? J’espère que tu vas demander à ce qu’on trouve les coupables ?
— Certainement pas, le coupe-t-il d’une voix ferme, il faut que ce qu’il reste de cette nuit soit la solidarité, pas une défiance générale.
— Donc tu vas laisser les coupables s’en tirer, c’est ça ton plan ? assène Nimod d’un ton sec, Tu veux qu’on remette ça dans une semaine !?
— La garde se chargera de l’enquête, s’il le faut, j’imagine que l’Ordre s’y joindra, suggère Edan d’une voix apaisée, je ne pense pas que ça soit le bon moment pour demander à nos concitoyens de…
— … N’essaye pas de raisonner Nimod, Edan, réplique Shifa en toisant le propriétaire terrier, visiblement, il n’en a pas assez de ce qu’il a vu.
— C’est parce que j’en ai assez qu’il faut qu’on fasse quelque chose ! s’agace-t-il en gardant son attention sur Amel, On a laissé une seconde peste envahir nos murs, et on commence à en voir le résultat.
— Je ne crois pas que les Vylyindiens soient coupables, argumente Amel, l’incendie a démarré dans leurs quartiers, pourquoi vouloir nuire aux siens ?
— Pour provoquer la confusion, Maïlys acquiesce à sa propre réflexion, s’ils avaient incendié les autres quartiers, ils auraient été immédiatement accusés.
— Vous les accuserez quoi qu’il arrive, assène la Mire, vous passez votre temps à trouver des raisons de les criminaliser !
— Oh, on a pas à chercher bien loin, à part ceux qui ont daigné se bouger pour aider à éteindre l’incendie qu’ils ont provoqué, ils nous donnent toutes les raisons sur un plateau. »
Nimod ricane. Un rire jaune, grinçant, qu’Amel sent jusque dans ses gencives. Il lève ses yeux vers les quatre conseillers qui se divisent sur la question.
Son poing se serre. Mais cette fois, il perçoit le frottement de chacun de ses doigts sur sa paume, sa tension monte dans son corps. Le Praedicator s’écoute, tant et si bien qu’il n’entend plus les voix qui s’élèvent, seulement ses pensées qui se structurent.
S’il veut fédérer, il doit imposer une ligne au Conseil. Sinon, il ne rassemblera personne.
« J’attends de vous que vous preniez de la hauteur. »
Ils continuent de se disputer. Amel voit la mâchoire de Shifa se crisper, Nimod lever son index et commencer à l’en menacer. Maïlys fronce les sourcils, Edan cherche le regard du Praedicator.
Visiblement, il doit le dire plus fort.
« Nimod, Shifa, fermez-la ! »
La mire est la première à s’interrompre. Nimod reste le doigt levé devant la femme, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle n’est plus dans le jeu de la surrenchère. Lorsqu’il se tourne vers Amel, ce dernier prend une inspiration et déclare :
« On va finir d’aider tout le monde, puis on organisera un discours pour remercier les volontaires, et leur demander de répandre un message simple : demain, on nettoie les ruines, après-demain, on répare, et tout le monde participera, hors de question de laisser l’élan de solidarité s’achever cette nuit. Quant à l’aspect sécuritaire, on mettra la garde et l’Ordre sur le coup, à effectif maximal. »
Son ton ne laisse pas la place à la moindre discussion. Si Shifa soupire de frustration, Nimod lâche un petit rire en acquiesçant.
Si c’est ainsi qu’il faut agir, c’est ainsi qu’Amel agira.

Annotations
Versions