À l'aube

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Le feu qu’il y avait dans les ruines, s’est élevé dans les cieux.

Faiblard, le Soleil se redresse d’une nuit d’un sommeil fiévreux. Il porte ce matin encore, plus de pâleur que la veille. La fumée s’échappe encore de la gueule de la caverne de Ragwell, se mêlant au voile de cendre qui couvre le ciel.

Mais quelques rayons percent, ils illuminent l’estrade sur laquelle Amel et les conseillers sont montés, devant une marée d’hommes et de femmes épuisés. Les vêtements à dominances vertes occupent les premiers rangs, et le bleu est relégué au fond de l’assemblée, là où les regards, en plus d’être fatiguées, balaient la scène à la recherche d’une hostilité quelconque.

Cela fait plusieurs minutes que seuls les murmures sont audibles. Le silence est tel qu’on peut entendre le vent siffler sous les tuiles, et l’étendard de l’épée aux trois seuils, planté derrière l’estrade, claqué dans les bourrasques.

Face à ce morceau de peuple épuisé, mais debout, le Praedicator ressent un mélange de nervosité et de fierté. Nerveux de se retrouver face à six cents âmes qui attendent ses paroles, et fier de voir enfin se réunir, pour la première fois depuis la mort du Roi, autant de personnes devant l’autorité.

À l’orée de cette assemblée, se trouve une ligne de trente gardes, secondés par les seize Praeceptors en rangs serrés, leur pleine attention sur leur chef.

Ce dernier inspire. Un instant, il revoit le Roi, la couronne dans la main, la jetant dans la foule, juste avant qu’il n’y plonge et n’y soit noyé par les coups et la haine.

« Merci. »

Son pouce frotte son index. Les gens se regardent dans l’assistance, cette stupeur est partagée par les membres du Conseil. Le Praedicator sait que sa voix à trembler. Sa gorge, sa langue sont sèches d’une nuit à respirer la suie, des secondes à digérer sa peur.

« Merci à tous pour avoir permis à cette ville de tenir, et pas que pour cette nuit, pour tous les jours qui ont suivi la mort du Roi, pour tous les jours depuis que la cendre nous tombe dessus, et que personne ne sait pourquoi. »

Plusieurs citoyens lèvent leur regard vers le ciel. Certains joignent leur main à leur coeur, en espérant que Ratellante puisse l’entendre battre, et peut-être les bénir. Quelques uns sont prises d’une quinte de toux qui rappelle à tout le monde le destin qui attend ceux que l’incendie et le chaos social ne prendra pas.

« Nous allons nettoyer ce cauchemar, réparer ce qui a été détruit, et refaire Ragwell comme elle l’a été, afin que nous puissions tous y vivre comme nous le méritons. »

Amel sourit. Quelques auditeurs l’imitent, et ils se concentrent sur ces visages. Il laisse quelques secondes passer, avant de prendre une inspiration et de…

« Comme nous le méritons ? »

D’abord, il pense à un écho de ses pensées.

Puis, quelques bruits de stupéfactions dans les rangs lui apprennent que cela ne vient ni de ses songes, ni même de lui. Il entend le poing de Nimod craquer avant que ce dernier ne commente dans un murmure :

« Quand les emmerdes arrivent, elles viennent par pleines escadrilles… »

Les commentaires dans la foule deviennent de plus en plus enflammer. Le pouls du Praedicator bondit si fort qu’il le sent jusque dans son avant-bras, sa respiration devient lourde.

« Quelqu’un a un commentaire à faire ? »

Sa voix n’a pas tremblé. Il cherche dans l’assemblée une personne qui aurait le regard particulièrement noir, quelqu’un chez qui il lirait suffisamment de détermination pour oser prendre la parole.

« Les seuls qui méritent cette ville sont ceux qui y sont nés ! »

Les yeux d’Amel se braquent sur cet homme, à la gauche de l’assemblée, les bras croisés, entourés de plusieurs autres qui acquiescent à ce qu’il vient de dire. Parmi les rangs, plusieurs personnes s’insurgent, d’autres encouragent, et bientôt, le brouhaha se fait entendre jusque dans les rues adjacentes. Derrière, les Vylyindiens se raidissent, lorsqu’ils sentent les regards qui insistent sur leur couleur.

« Ceux qui méritent cette ville, sont ceux qui la protègent, et vous avez tous été debout pour la protéger cette nuit. »

Amel ne sent plus son cœur, à vrai dire, il ne sent qu’un feu qui vibre dans son corps, qui consume jusqu’à la moindre fibre d’hésitation. Il fixe l’homme dans la foule, ce dernier, son visage crayeux et ses cheveux fins attachés en queue de cheval, balbutie en rétorquant :

« Les Vylyindiens ont brûlé la ville, et on devrait les excuser parce qu’ils ont fini par éteindre leur propre feu ?

— Vous n’en savez rien.

— Alors qui ? »

Cette question amplifie la clameur de l’assemblée. Le ton monte, les arguments sont suivis de gestes virulents, la foule s’enflamme. Lorsque quelqu’un attrape l’épaule de son voisin, Shifa s’avance sur l’estrade, son pied claque sur le parquet.

« Si j’en vois un seul, je dis bien un seul qui lève la main sur quiconque, il ne refoutra plus un pied dans une hospice ! »

Les visages se tournent vers la Mire, mais les cris continuent de surgir de la foule. Edan s’avance aux côtés de Shifa et lève ses bras.

« Il y aura une enquête, ce n’est pas l’endroit, ni le moment pour chercher des coupables, la garde se chargera de… »

Sa voix ne porte pas assez. Nimod regarde la scène empirer, passant sa main sur son visage.

Le poids du marteau pèse dans le dos d’Amel. Il regarde le bord gauche de l’estrade, là où une planche est légèrement décollée.

Shifa pointe du doigt un autre citoyen qui saisit le bras d’un Vylyindien, elle hurle pour qu’il s’en détâche. Sentant l’odeur du sang avant même qu’il ne coule, Maïlys regarde nerveusement une issue pour s’échapper de la foire d’empoigne.

Le fracas qui suit plonge l’entrée de la ville dans le silence.

Les morceaux de planches éclatés tombent sur le sol dans un son sourd, les vis rebondissent en tintements irréguliers.

La tête de métal, enfoncé dans l’estrade, vibre encore dans un souffle cristallin. Les mains serrées autour du manche du marteau qu’il vient d’abattre, Amel, les bras bandés, mais parfaitement calme, a le regard tourné vers toute la foule.

Derrière elle, les Praeceptors ont tous la main sur les poignées de leurs armes, les gardes, sont comme la foule, silencieux et figés.

Lorsqu’il soulève son marteau, d’autres morceaux de l’estrade s’effondre au sol dans un son sourd dont tout le monde entend les moindres nuances. Les conseillers, regarde Amel se placer devant eux, au bord de son promontoire, regarder de haut chacun des citoyens devant lui.

Sa voix devient sifflante :

« Vous en voudriez combien ? Dix ? Cent ? Mille ? Présentés sur un plateau d’argent ? Combien vous voulez de coupables ? Un roi n’a pas suffi ? Ariane n’a pas suffi ? Qu’est-ce qu’il faut qu’on vous donne pour que vous compreniez que chaque mort qu’on additionne ne résout jamais rien ? »

Mille-deux-cent yeux grand ouvert, fixant le Praedicator, ses joues creusées, la plaie sur son front qui s’est rouverte. Il sent une goutte qui perle sur son sourcil droit.

« Vous avez passé une nuit à éviter que plus ne meurt, et vous êtes prêts à provoquer d’autres morts ? On a perdu des milliers de Rysonelliens, voilà huit ans, dans une guerre stupide qui a durée une décennie ! Il y a parmi vous des enfants qui sont devenus adultes en n’ayant connu que la guerre, la maladie, et des crises successives, et qui ont envie de plus ? Personne n’a besoin d’ennemi dans ce cas-là ! On va continuer de s’entre-déchirer, comme ça la peste n’aura pas à nous prendre, c’est ça que vous voulez ?! »

Lorsqu’il finit de hurler, son expiration se fait pas à coup, comme s’il était incapable de la tenir d’un seul souffle. Il trébuche, pose la tête du marteau au sol et se tient dessus. Shifa s’avance vers lui pour le soutenir, mais Amel tend le bras vers elle, secouant la tête. Une main se pose sur l’épaule de la mire, elle se retourne pour découvrir Nimod, qui fronce les sourcils en lui faisant un signe de tête.

Nombreux sont les citoyens à avoir les yeux bas. Peu ose relever la tête après le discours.

Mais Amel se redresse, contemple les mines déconfites.

Seul.

Quatre à ses côtés, six cents devant lui.

Mais seul, à nouveau, face à la ville, face au pays. Le conseil était-il l’illusion qui allait camoufler la renaissance du Praedicator comme il a toujours été aux yeux du peuple ?

« C’est dans les épreuves, que l’on se rappelle ce qui compte. »

À ses mots, quelques visages se redressent.

« Je ne peux pas vous demander d’oublier, ou d’arrêter d’avoir peur, parce que je n’ai pas oublié la guerre, et j’ai peur que cette ville s’effondre… c’est ma plus grande hantise, tous les jours je crains qu’elle sombre, mais tous les jours je me rappelle qu’elle tient parce que nous voulons qu’elle tienne, et parce qu’il y a des gens qui la font tenir. Et je sais qu’elle s’effondrera si nous recherchons les coupables plutôt que de reconstruire et de nous faire confiance. »

Il porte une attention particulière aux Vylyindiens, dont il sent jusqu’ici la peur.

« Ce sera un chemin long et difficile, mais nous reconstruirons Ragwell, et la garde, les Praeceptors, chercheront sans relâche les coupables, qui qu’ils soient, pour la sécurité de tous, et notamment des anciens Vylyindiens, qui seront les premières victimes de cet incendie. »

Les concernés, comprennent instinctivement ce que cela veut dire. Les regards deviennent moins insistants sur eux.

« Les jours à venir, seront consacrés à la reconstruction, à la réparation, et aux soins. Nous avons beaucoup de plaies à panser, beaucoup de maisons à rebâtir, et une confiance à restaurer, et pas qu’envers les Vylyindiens pour les Rysonelliens, ou vice versa, mais le peuple envers l’Ordre, et surtout, Ragwell envers le pouvoir, parce que je sais que ce qu’il s’est passé sur les vingt dernières années, a détruit toute la légitimité que nous pouvions avoir. »

Il inspire, et conclut, d’une voix claire et douce.

« Je vous demande de nous laisser une chance, à nous le conseil, et de laisser la même chance à ceux qui sont deviendront des Ragwelliens, s’ils s’en montrent dignes, et nous en avons toute une rangée là au fond. »

Quelques Vylyindiens s’esclaffent, quelques personnes sourient.

Le silence est brisé par quelques murmures, Amel n’y entend plus la même hostilité.

Maïlys, entendant la fureur neutralisée, profite de cet élan pour s’exclamer :

« J’aurais besoin de bras pour dégager les débris dans les ruines, puis pour acheminer le matériel de reconstruction. »

Elle saute de l’estrade et se précipite vers un chariot. Dans son sillage, quelques œillades gênées, jusqu’à ce qu’un Vylyindien la suive, et qu’entraîné par lui, d’autres s’engagent.

Nimod regarde la conseillère partir au travail. Shifa s’approche d’Amel, contrôlant sa blessure d’un œil, avant de lui suggérer :

« Il faut qu’on change le bandage.

— Un instant, répond-il en reprenant son souffle, un instant s’il te plaît. »

Edan descend, il marche prudemment au milieu des citoyens qui se dispersent. Son cœur bat au milieu de la foule, mais il est surpris de voir une détermination nouvelle dans plusieurs regards. Pas de joie, certes, mais la majorité semble prête à repartir au travail.

Le propriétaire terrien, se tourne vers le Praedicator, et avec un sourire, déclare :

« Bon, à partir de maintenant, ça sera Amel le juste. »

C’est son seul commentaire, avant qu’il ne descende lui aussi de l’estrade. Le chef de l’Ordre sourit, regardant la partie effondrée de l’estrade, puis les citoyens qui s’affairent déjà à réparer.

« Je veux bien qu’on change le bandage, mais après ça, j’aurais besoin d’un marteau, de clous et de planches neuves. »

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