Oraison
Deux doigts tirent la bouche d’Olem, tandis qu’on verse dans sa gorge de l’énergie liquide.
Deux jeunes yeux braqués sur la scène, imprimant dans la mémoire de l’enfant un souvenir qui y restera gravé. Syziak ne se pose pas la moindre question, tandis que les Praeceptors prépare le corps, ils détendent les bras, les jambes, tant que le cadavre n’est pas encore atteint de raideur. Le maître du jeune apprenti a tenu à ce qu’il soit présent lors de la préparation, et ce, jusqu’à la crémation.
Le garçon regarde la fumée qui s’échappe de la bouche du vieillard, ses veines, lentement, se teintent plus encore de bleu tandis que sa peau finit de pâlir.
On fait venir un brancard. Quatre Praeceptors saisissent les anses une fois que le corps est déposé. Il est soulevé sans mal, tant et si bien qu’il rebondit sur la toile. Lorsque la procession s’éloigne, Syziak ne réagit qu’après que son maître lui ait tapoté l’épaule.
Ils suivent le cortège, jusque dans le choeur. Là, on tend à Syziak un fagot qu’il regarde quelques secondes, avant de comprendre qu’il doit le prendre. L’enfant s’imagine que l’on va construire une maison pour y laisser le corps d’Olem, afin qu’il se repose, même si ça dure longtemps.
On l’invite à marcher au rythme de la douzaine de moines qui suivent la procession. Il marche au milieu des psalmodies, des appels à l’étreinte de Rysonell, qu’il prenne le corps du vieillard et le conduise jusque dans les terres de Ratellante, quelque part où le père suprême loge et veille.
Syziak se dit alors qu’ils vont peut-être faire un très grand escalier. Ça risque d’être long, là où doit aller Olem, c’est plus haut encore que le plafond de la ville !
Les portes s’ouvrent, le vent porte la cendre, Syziak regarde les grains qui roulent entre ses jambes. Un petit choc derrière la tête, il voit la main de son maître levé, et comprend qu’il doit rester concentré. L’enfant se redresse, inspire, et arrive sur la place devant le temple.
Là, au milieu de l’esplanade, un tas de bûches, des fagots placés autour. Chaque moine dépose son tribut au bûcher, un par un, jusqu’à ce que ce soit Syziak qui se retrouve devant le monticule de bois. Son maître vient placer sa charge à côté de la précédente, et l’enfant comprend qu’il doit en faire de même.
Lorsqu’il recule, il garde l’œil sur son fagot, afin qu’il ne le perde pas de vue, qu’il se rappelle que c’est le sien.
Les quatres Praeceptors, en Armure lustrée, si brillante qu’elle réfléchisse même les faibles rayons qui traversent la cendre, amène le corps jusqu’au sommet du tas de bois. Il le fond glisser le long du brancard, l’un d’entre eux tient d’abord la tête pour la déposer avec prudence, puis les épaules, les hanches, enfin les jambes. Il dispose les bras le long du corps.
Syziak voit alors venir, à droite de la procession, un homme qui tient dans ses bras une épée dont la lame a depuis longtemps perdu tout éclat. La rouille recouvre le métal d’une couche épaisse, irrégulière. L’enfant s’imagine se couper en la touchant, et ses doigts picotent.
L’homme se pose à côté du bûcher, sort une pierre à aiguiser de sa sacoche, et applique cette dernière sur la lame. Puis il frotte. Le bruit de la roche contre la rouille donne l’impression à Syziak qu’on la lui frotte contre ses dents. Chaque coup, arrache poussières et fragments qui s’effondrent sur le bois. De longues secondes passent, l’homme continue son œuvre, jusqu’à ce qu’enfin, sous la couche, se révèle l’acier qui recommence à réfléchir le soleil.
Un autre moine, par la gauche cette fois, vient, bras levés, portant un étendard qui bat au vent. Syziak y voit le dessin d’une épée plantée dans une première et large barre, puis vient une plus petite en dessous, et encore une plus petite qui conclue les trois seuils.
Il n’a jamais compris ce symbole. Son maître le regarde scruter l’étendard et il lui murmure.
« L’épée plantée dans la terre, qui se trouve au-dessus du sang de Ratellante qui circule dans le sol, et en dessous de lui, le troisième seuil, là où demeure le premier corps de Ratellante, celui qu’il a offert à la terre pour la rendre sacrée. »
L’enfant écoute avec attention. Il ne connaît ni les légendes de son pays, ni celle de celui-ci. C’est la première fois qu’on lui parle de ça. C’est… bizarre. Ça veut dire qu’il y a dans la terre… Dieu ?
Donc quand il pleut… Dieu il se noie ?
Il acquiesce, il sait déjà que s’il pose une question, on lui dira qu’il comprendra plus tard.
L’étendard est planté à quelques pas du bucher. La lame désormais brillante, est déposée sur le torse du corps, et les mains sont placées sur la poignée.
C’est à ce moment que l’on entend des pas lointains, métalliques. Syziak regarde au-dessus du bucher. Au milieu des colonnes de fumée qui continuent de s’éclaircir, il voit poindre, juste au-dessus du niveau de l’esplanade, une touffe de cheveux blanc. Puis, en dessous de cette chevelure, un bout de tissu ensanglanté, serré autour d’un front.
Même à cette distance, lorsque le visage du Praedicator apparaît, Syziak le reconnaît immédiatement.
Les moines mettent genoux à terre. L’enfant, voyant son maître suivre le mouvement, s’agenouille aussi et baisse la tête.
Amel, le pas peu sûr mais l’appui de son marteau solide, regarde le corps au-dessus du bois. La fumée qui s’échappe de la bouche entrouverte, lui dit tout ce qu’il y a à savoir d’où en sont les rites. Ses yeux fléchissent, et il incline le buste au passage, imité par ses suivants, qui dans leur silence, n’ont de vue que pour leur dirigeant.
Le Praedicator se positionne devant les moines, il remarque la présence de l’enfant. Ce dernier, redresse la tête avec prudence, et est accueilli par un sourire compatissant. Tout l’Ordre remarque la blessure et les épaules basses de fatigue de leur chef, et l’entièreté de l’assistance sent son coeur s’étreindre en le voyant debout malgré la pénibilité et la longueur de la veille et de sa nuit.
Le maître de Syziak se relève. On lui fait passer un bout de bois, au sommet enroulé dans un linge imbibé de poix. Il s’avance vers le Praedicator, et d’un geste cérémonieux, lui tend son fardeau.
Habitué par le poids de son marteau, Amel saisit le bâton comme une plume, léger de masse, lourd de symbole. Sa gorge se serre devant le linge qu’il va devoir embraser.
Il se dirige vers le corps. Devant le visage d’Olem, Amel se souvient du premier jour où il a rencontré le vieillard. Il ne savait pas que cet homme allait rester son superviseur, jamais au premier plan, mais toujours a veillé sur lui, derrière les larges épaules du colossal Ylius.
C’était une mémoire vivante de l’Ordre. Un homme sage pour tous les impulsifs dont Rysonell avait besoin pour répandre sa force. Amel se rappelle comment il faut allumer la torche, avant d’allumer le dernier voyage de l’enveloppe.
Les moines tirent leurs épées, posent les pointes au sol, le tintement annonce les mots à venir.
« Dans ses veines brûlent le sang de Ratellante… »
Les épées claquent un coup au sol, Syziak sursaute. Tous les Praeceptors les font tourner pour les dresser vers le ciel.
« … il purifie son enveloppe… »
Amel tend le bâton et place le linge imbibé de poix juste au-dessus de la bouche, où l’énergie consume ses tissus. La chaleur trouble l’air autour du bout de bois, Syziak voit alors les particules d’énergie commencer à converger, et des volutes azurés s’enlacent autour du linge.
« … Son corps est aussi propre que son âme, à présent… »
La poix s’embrase. Les flammes lèchent un instant le visage, pendant une seconde, la chaleur redonne au moine des couleurs, et l’enfant pense le voir revivre.
Amel tire la torche et la dirige vers le fagot que Syziak a déposé. Le feu caresse les brindilles qui se tordent avant de s’embraser.
« … il est prêt à nous quitter, et te rejoindre… »
Le Praedicator passe à côté de tous les fagots, il les effleure du bout de la torche funéraire. Les moines psalmodient derrière lui, et sans savoir ce qui se dit, les lèvres de l’enfant remuent. La fumée du premier tas de bois guide les panaches des autres, et bientôt, tous les dons faits au bûcher se rejoignent pour conduire là où Olem se dirige.
Ce ciel, lézardé de lignes azur, que la cendre empêche maintenant les hommes de voir.
Amel jette la torche dans le brasier une fois qu’il en a fait le tour. Il rejoint les moines, bande ses muscles pour soulever le marteau de terre, et place son front contre la tête de son arme.
« … accueille Olem comme tes fils. »
Tous les Praeceptors posent le front sur l’acier.
Syziak regarde le feu progresser sur le bois. Il frémit lorsque la bure d’Olem s’embrase. Le crépitement fait vibrer ses oreilles, l’odeur accroche à ses narines.
Il ne sait pas si c’est normal de trouver ça beau.
Comme tous les membres de l’Ordre, il ne bouge pas d’un pouce.

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