Justice

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Même les gardes des geôles sentent la fumée. Elle s’est incrusté jusqu’en dessous des cottes de maille, dans les calottes qui pendent sur les crochets aux murs. Son odeur couvre même celle de l’urine des rats qui élisent domiciles sous les lattes du plancher, où l’on entend parfois les griffes des chats qui grattent.

Edan est assis sur le banc devant la porte de bois massif, cela fait environ dix minutes qu’il attend d’avoir le courage d’aller l’ouvrir. Derrière, il entend des gémissements, chacun d’eux lui rappelle ce qu’il a laissé faire, et ce qu’il hésite encore à laisser se faire. Après tout, la peine ça peut-être ça, rester dans un coin de geôle puant, couvert d’hématomes, à plaies ouvertes à risque d’infection, une semaine ou deux, sans savoir si un jour on va ouvrir.

Le chef de la garde se l’est dit déjà quatre ou cinq fois. C’est peut-être comme ça que ça doit se passer. Peut-être même qu’on doit l’y oublier, et que l’accroissement de la population de rats sous le parquet viendra annoncer l’heure du décès, la veille ou l’avant-veille. Après tout, qu’importe, ce gamin n’est attendu que par un frère qui est déjà promis à un avenir plus radieux, avec une éducation plus solide.

Ce n’est pas de sa faute, si Karem est impulsif. Ce n’est pas de sa faute si sa haine a pris le dessus, pourquoi Edan devrait en être responsable ? C’était la décision d’Amel que de le garder.

Il pourrait aussi laisser Amel juger, et alors, le chef de la garde serait soulagé de la décision, mais il aurait encore plus de mal à se regarder dans un miroir.

Non.

La meilleure chose à faire, c’est de se lever, d’ouvrir la porte, et de confronter le gamin.

La meilleure chose à faire, c’est comme ce qu’Amel fait toujours : la voie la plus difficile.

Edan sait qu’il ne grandira jamais s’il ne s’éprouve pas. Alors il se lève, enfonce la clé dans le trou de serrure, quart de tour à droite, et appuie sur la clenche.

La porte grince. La lumière de la torche inonde la pièce et éclaire le gamin.

Il peut apparemment encore être ébloui sous son arcade tuméfiée, bon signe, pense Edan, se maudissant déjà du cynisme. Une main sur le couteau qu’il tient à sa ceinture, il s’abaisse devant le jeune homme qui se recroqueville dans un coin de sa cellule, jetant un quart de regard noir à son chef, un petit morceau d’iris noir sous la poche violacée.

Ils se toisent, Edan craint que le prisonnier n’entende son cœur.

« Tu sais pourquoi tu es là ? »

Il a à peine le temps de reculer les jambes avant qu’un crachat écarlate n’atterrisse entre elles. Le jeune homme, épuisé, a un filet de bave et de sang qui coule le long de ses lèvres, incapable de projeter sa salive avec assez de force.

« Je commençais à croire que c’était mieux ici que dehors, grommelle le garçon d’une voix chevrotante, même les bandes m’ont jamais traitées comme ça…

— Ton numéro ne fonctionnera pas, tu sais pourquoi ça t’est arrivé, et ça sera la dernière fois.

— Pourquoi, tu vas les punir ?

— Tu me vouvoies.

— Je t’emmerde.

— Tu veux que je les appelle pour qu’on recommence ?

— Tu viens de me promettre l’inverse. »

Karem tourne un peu plus sa tête. Son autre œil est moins arrangé, juste injecté de sang. Les mains d’Edan tremblent, et ses jambes lui commandent de partir.

« Et toi, tu me pousses à te laisser là, à crever comme une merde.

— Je suis une merde, vous me traitez comme une merde, tous.

— Non, on t’a donné un toit, on t’a offert la citoyenneté Ragwellienne, et tu nous as trahi en tuant quelqu’un de sang-froid.

— J’ai débarrassé votre ville d’une merde, et vous me traitez pire que vous ne l’auriez fait avec lui.

— Il n’a tué personne. »

Il s’esclaffe et tousse lorsqu’il s’étrangle avec son sang. Il recrache, cette fois sur le mur, avant de se calmer, secouant la tête.

« Vous avez rien vu de ce qu’il se passait dans les quartiers… comment tu peux en parler !?

— Il n’y a pas de témoin qui l’ont vu tuer.

— Mais y a moi, putain ! »

Il se redresse d’un bond, chancelle, se tient au mur, et hurle.

« Personne n’était là ! Putain, personne n’était là ni pour moi ni pour Syziak ! Tous les gamins des quartiers sont livrés en pâture à ce genre de bâtard et t’es en train de me dire qu’il y a pas de témoins !? Parce qu’on est personne ! On est personne, tous autant qu’on est ! Parce qu’on vient de Vylyindyll et que si on vit c’est tant mieux, et si on crève, c’est tant pis ! Y avait pas de gardes qui tournaient dans les rues quand on est arrivé, et maintenant y en a qui font semblant de tourner parce que s’ils faisaient quelque chose, ils savent qu’ils risqueraient trop ! »

Ses yeux exorbités, il respire à pleins poumons, ses ongles griffent le mur.

« Tes putains d’hommes, tes putains d’hommes ils tournent les yeux quand ils voient une bande tabasser quelqu’un, mais par contre, ils savent chopper les gamins quand ils piquent un truc à une étal ! Et crois-moi qu’ils savent y faire pour se couvrir les uns les autres si on apprend que l’un d’eux savait qu’un gosse allait se faire buter lorsque deux jours après, on retrouve son cadavre dans une putain de décharge, mort comme une merde, traité comme de la merde ! »

Edan entrouvre la bouche, incapable de savoir ce qu’il doit dire. Il balbutie :

« Pourquoi tu m’en as pas parlé ?

— T’aurais fait quoi ? Contre la moitié de ta garde qui couvre, et l’autre qui a peur de devenir pestiférée si elle ouvre sa gueule ? T’aurais fait quoi ?! »

La gorge et la langue sèches, le chef de la garde mesure ce qu’il vient d’entendre.

Les yeux humides, le visage de Karem se décompose. Lorsque les larmes coulent, ses hoquets retentissent dans la cellule, jusque dans les salles alentours.

Edan regarde le jeune homme s’effondrer au sol, dos au mur, replié sur lui-même. Tout le long, il a gardé la main sur le couteau, prêt à le dégainer parce qu’il… avait peur de cet enfant.

L’homme passe en revue les visages de tous les membres de sa garde. Il sait qu’il ne pourra plus les regarder de la même façon.

Son poing se serre.

Sa seule autorité ne suffira pas. Il ne pourra compter sur personne de la garde pour enquêter en interne.

Mais il sait à qui le demander. Il s’agenouille à nouveau, pose la main sur l’épaule du garçon en pleurs, et maintient juste ce contact, c’est déjà un miracle qu’il ne le repousse pas, Karem aurait pourtant raison de le faire.

« T’as pas tort, je peux pas faire grand-chose. »

Le jeune Vylyindien, emmuré dans son chagrin, cache son visage dans ses bras.

« Par contre, le Conseil saura faire quelque chose. »

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