Jusque dans la chambre à coucher : Partie I
Sur le chemin du Palais, Amel se rend compte qu’il n’a plus mal.
Il ne sent d’ailleurs pas grand-chose, sinon un épais brouillard mental, comme un voile qui recouvre le moindre de ses sens. Il voit, il entend, il perçoit, mais les informations passent à travers un tamis dont les trous sont si fins qu’ils ne filtrent rien.
Lorsqu’il foule le chemin de garde qui mène aux hautes portes, il pense qu’il est bien à cet endroit, mais il est bien incapable d’en être sûr. Il pourrait être dans ses pensées, mais là encore, si on lui demandait ce à quoi il pense, il ne serait pas sûr de pouvoir répondre.
Il y a deux hommes, à l’entrée du palais. Ils se mettent au garde à vous. L’un d’eux remue les lèvres, et Amel acquiesce. Il continue d’avancer entre eux.
Un obstacle alourdit sa jambe. C’est comme si l’engourdissement était devenu plus lourd, qu’au lieu de simplement l’empêcher de sentir son propre mouvement, il s’était mis à pleinement l’entraver.
Il baisse la tête, et il aperçoit une touffe de cheveux noirs et longs, collé à son ventre. Deux bras qui l’enserrent. Il pose sa main sur la tête, et frotte.
Cette dernière se tourne vers lui, et il voit deux yeux très bleus, très brillants. Les petites lèvres roses remuent elles aussi. Il est probable qu’on lui dise à nouveau quelque chose, mais à part un flux de sons étouffés, mâchés par les sifflements et les percussions de ses tempes, il ne perçoit rien d’intelligible.
Il ne se sent même pas trébucher, lorsque les deux bras se pressent un peu plus contre lui et qu’il se cogne la tête contre le mur. On vient l’empêcher de tomber, il voit les gardes souffler et grimacer en le redressant, Amel s’excuse. Un sifflement s’amplifie, une pointe de douleur juste derrière son front fait remonter le son des voix et les intensifient, si bien qu’il finit par comprendre quelques mots :
« … Vous allez bien ?
— … oui, oui bien sûr. »
Amel secoue la tête.
Les murs sont de granits, le sol d’une pierre bleue. Il frotte ses doigts contre sa paume, des picotements dans sa main.
La migraine est intense. Blotti contre lui, la petite le serre de toutes ses forces, si bien que malgré son armure, il la sent un peu.
« Iris ?
— Elle voulait aller vous chercher, on l’a ramené six fois dans sa chambre jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il valait mieux qu’on vous attende avec elle. »
Le garde sourit à l’attention de l’enfant, plaquée contre lui, refusant catégoriquement de s’en éloigner. Amel s’agenouille, et prend la petite dans ses bras, arrivant à la porter malgré l’intensité de sa fatigue.
« Merci. »
Souffle-t-il en s’éloignant, Iris enroulée autour de son cou comme une écharpe humaine. Les deux gardes les regardent partir, un rictus imbécile à leurs lèvres.
Ce qui est bien, c’est qu’elle ne parle pas. Il sent le buste de la petite sur sa poitrine, se gonfler de plus en plus lentement à mesure qu’elle se calme. Bientôt, il entend la respiration de l’enfant devenir de plus en plus audible, sa tête s’alourdit sur son épaule.
Elle n’a peut-être pas dormi, se dit-il.
Il passe ses doigts dans les cheveux d’Iris. Amel marche comme un automate jusqu’à la chambre de l’enfant. Lorsqu’il va pour la déposer sur le lit, il sent la pression des bras autour de son cou se resserrer.
Il peste, mais n’a pas la force de la chasser.
Il se couche sur le dos, Iris toujours soudée à son armure.
Le temps qu’elle s’endorme, il devra rester avec sa protection, après, il pourra partir dans ses quartiers pour s’en libérer.
L’affaire de cinq minutes avant qu’il ne soit libre de l’étreinte.
Trois heures plus tard
Raté.
Le son d’une voix réveille Amel. Lorsqu’il lève la tête du coussin, il découvre une tête qui passe à travers la porte entrouverte. Shifa est plantée là, à attendre qu’il se lève.
Amel grogne, son dos courbaturé lui rappelle qu’il a dormi surélevé par ses épaulières. La petite est couchée sur son plastron, les bras maintenant desserrés de son cou.
Il la fait glisser le long de son corps, jusqu’à ce qu’elle chute sur le matelas et se love contre le mur. L’homme se redresse dans la douleur, et lorsqu’il est debout, emmitoufle Iris dans la couverture qui se replie sur elle-même lorsqu’elle sent la douceur du drap contre sa peau. Amel la regarde sourire, et malgré la migraine qui l’accable et les souffrances qui le harcèlent, il pousse un petit rire attendri.
Peu après, il se dirige vers Shifa, et c’est elle qui, des trois, a l’air d’être la plus ravie de la scène. Lorsqu’il referme la porte derrière lui, elle chuchote :
« Tu as encore la marque de ses cheveux. »
Dit-elle en touchant du doigt la joue du Praedicator. Il secoue la tête d’un air amusé en chassant le doigt de la Mire.
« Elle m’a eu par surprise, j’étais éreinté.
— M’en parle pas, mais j’ai encore un truc à vérifier avant de pouvoir aller dormir. »
Shifa désigne le bandage autour du front d’Amel. Ce dernier soupire, et d’un coup de menton, désigne la porte de ses quartiers.
Il y a peu de distance, mais le Praedicator sent le feu dans tous ses muscles jusque dans ses pieds.
Une fois dans la pièce, Amel tire un fauteuil à côté d’une bassine qui a été remplie en son absence, en anticipation de son retour. Il grimace lorsqu’il s’assoit, il anticipe déjà les soins à venir. De sa sacoche, Shifa sort un bandage sain et une fiole remplie d’un liquide translucide. Elle s’approche du Praedicator, soulève le linge qui recouvre son front, et fronce les sourcils.
La plaie est maintenant refermée, mais les croûtes sont fraîches. Elle applique avec prudence la lotion sur le nouveau bandage, et ordonne d’une voix ferme :
« Si tu gigotes, ça va se ré-ouvrir. »
Il acquiesce et elle voit ses mandibules se serrer. Lorsqu’elle passe le linge sur sa blessure, les joues et les lèvres d’Amel se gonflent sous l’effet de la brûlure. Pas un son ne s’échappe de sa bouche.
« Pas mal, tu dois être le moins douillet de mes patients masculins. »
Son regard lui dit tout ce qu’elle a à savoir sur ce qu’il en pense. Shifa fait un nœud avec le bandage et une fois qu’elle est certaine de la prise, commente :
« Tu auras probablement une petite cicatrice, pas grand-chose de plus.
— Elle passera inaperçue au milieu des autres, dit-il d’un ton cynique, tu as entendu ? »
Il lève la tête vers la porte juste avant que l’on vienne y frapper. Shifa se retourne à temps pour voir le nouvel arrivant entrer sans demander l’avis du Praedicator.

Annotations
Versions