Jusque dans la chambre à coucher : Partie II

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Les traits du visage d’Edan, s’étirent lorsqu’il découvre la présence de la conseillère. Auparavant entreprenant, elle le voit faire un pas en arrière, jusque derrière le palier et se préparer à partir.

« Excusez-moi.

— Reste Edan, invite Amel en désignant un autre fauteuil, dis-moi ? »

Le chef de la garde regarde d’abord le Praedicator, puis jette une œillade à la Mire. Cette dernière reconnaît l’air intimidé du chef de la garde et pousse un soupir en se dirigeant vers la sortie.

« Je vous laisse à vos cachotteries. »

Amel secoue la tête et sourit en la regardant partir. Lorsque la porte est refermée, Edan se frotte l’avant-bras, passe la main sur sa nuque.

« Profite, j’ai tellement eu de mauvaises nouvelles sur ces deux jours qu’une de plus ne me fera rien. »

L’autre conseiller s’esclaffe, mais il tait vite son hilarité. Son buste se gonfle, avant qu’il ne démarre :

« J’ai décidé de laisser Karem en geôle deux semaines, le temps qu’il soit soigné et que je sache comment le protéger de ses collègues, c’est la première chose. »

Amel penche la tête sur le côté, son regard se plisse.

« Deux semaines pour un meurtre ?

— Je sais que c’est peu, j’en prends la responsabilité, affirme-t-il avec une force qui surprend le Praedicator, mais j’ai besoin de tes conseils pour un problème plus sérieux.

— Plus sérieux qu’un meurtre ? »

Edan a un rictus de frustration et il fait quelques pas en se frottant le visage. Amel ne l’a jamais vu si nerveux, et ses entrailles se nouent.

« J’ai besoin que tu fasses surveiller la garde par l’Ordre, de préférence quand elle patrouille dans les quartiers des mines. »

Le Praedicator fixe le chef de la garde plusieurs secondes. Il finit par secouer la tête et répondre :

« Surveiller la garde ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Karem m’a révélé que la garde fermait les yeux sur les activités des gangs dans la Basse-ville, notamment quand ça implique l’exploitation des enfants Vylyindien. Apparemment, on ne me signalerait pas tous les enfants morts qu’ils y trouvent. »

Amel inspire un grand coup et regarde vers le balcon, là où la verrière donne sur la ville. La soirée naissante ne laisse presque plus voir le reste des fumées de l’incendie, mais il se représente Syziak mort dans une ruelle et ferme les yeux.

« Donc… un homme pris en flagrant délit de meurtre, te révèle une fois en cellule, que la garde serait corrompue et toi, tu prends ça pour argent comptant ? »

Lorsque le Praedicator se retourne vers Edan, il le trouve la bouche entrouverte, pensif. Quelques secondes passent, et le chef de la garde secoue la tête.

« J’y ai pensé aussi… mais Karem n’est pas un menteur, il est impulsif, mais il a le sens de la justice.

— Visiblement sa justice, précise sombrement Amel, j’ai du mal à croire ce qu’il t’a dit, surtout au moment où il te l’a révélé.

— Je sais que ma garde n’est pas blanche comme neige, Amel, ça ne m’étonne qu’à moitié, mais j’ai besoin de savoir maintenant que j’ai le doute, et je sais ce que donnerait une enquête interne si je la donne à la mauvaise personne, et je ne sais pas qui pourrait être la bonne. »

Edan soupire presque autant qu’il parle. Il s’avance vers la fenêtre, contemple la caserne que l’on peut voir d’ici et il masse son menton, pensif.

« Enfin… je ne sais plus qui pourrait être la bonne. Je ne pourrais pas bien travailler si je dois douter de tous mes hommes. »

Amel réfléchit au problème. L’Ordre a regagné un peu de crédit auprès de la population, et le faire patrouiller plus fréquemment doit être possible… mais la confiance est fragile, se rappelle-t-il.

Et c’est bien parce qu’il le sait, qu’il soupire et répond :

« Je vais faire en sorte que la garde soit surveillée, discrètement. »

Edan se retourne vers le Praedicator et un coin de ses lèvres se lève. Il s’avance et tend le bras vers Amel.

« Merci.

— Tu me remercieras si on trouve quelque chose, et qu’on arrive à régler le problème sans que l’unité de la garde ne se brise. »

Le chef de l’Ordre voit bien qu’il vient d’effacer le sourire du conseiller, mais il ne peut le laisser partir de l’idée que ça va bien se passer. Amel a désormais l’expérience nécessaire pour savoir qu’il y a mille façons pour qu’un plan capote, et souvent qu’une seule pour qu’il fonctionne. Mais les deux hommes se serrent malgré tout l’avant-bras. Une fois qu’ils se sont séparés, Edan fait un signe de tête au Praedicator, et s’éloigne.

« Repose-toi bien.

— Toi aussi. »

Lorsque le chef de la garde sort de la pièce, il trouve Shifa attendant à l’extérieur, appuyée dos contre le mur. Il la regarde un instant, hésitant, avant de lui demander :

« Si tu as le temps, après les soins d’Amel, tu pourras venir à la caserne pour soigner un prisonnier ? »

Shifa le dévisage. Les sourcils de la Mire se lèvent, avant qu’elle ne réponde :

« On me demande de soigner les prisonniers maintenant, bientôt il sera communément admis que ce sont des êtres humains. »

Edan hésite à rire, mais il connaît le sarcasme naturel de la conseillère. Aussi, il choisit d’opiner du chef, et de déclarer.

« Merci. »

Puis le dirigeant des forces de l’ordre se retourne et s’en va battre le pavé du Palais. Shifa le regarde s’éloigner, encore un peu sous le choc de la demande.

Peut-être que les choses vont dans le bon sens, se risque-t-elle à penser.

Lorsqu’elle revient dans les quartiers du Praedicator, Shifa trouve Amel appuyé sur l’accoudoir, le visage dans sa main, les yeux clos. Elle le regarde un moment, et voit le buste de l’homme se soulever lentement.

Il s’est assoupi.

Son bandage a été changé, concrètement, il n’y a rien d’urgent à faire. Dehors, le Soleil commence à décliner.

La Mire sourit et fait un pas de retrait avant de refermer la porte derrière elle, en direction de la caserne.

Il en a eu assez pour aujourd’hui.

Et si c’était possible, assez pour une vie.

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