L'aube : Partie I
Deux ans.
La cendre, comme une gomme qui passe sur le Soleil, en réduit l’éclat chaque jour. Chaque jour, la gomme s’érode avec un peu plus du feu céleste, et chaque jour, les poumons des survivants continuent de respirer l’érosion.
Les gardes corrompus tombent au même rythme, lentement. Les lendemains ne sont jamais meilleurs, mais chaque récolte plus maigre est suivi de son lot de justice rendu qui compense la faim galopante contre un peu de réconfort à voir les liens entre les Rysonelliens et les Vylyindiens se resserrer dans les murs de Ragwell.
De la plaie sur son front, Amel ne voit désormais rien de plus qu’une cicatrice qui se mélange à celles qui lézardent son visage. Devant son reflet, il se trouve vieilli, son front porte les stigmates du souci qu’il s’est fait pendant dix ans. À vingt-huit ans, il en paraît trente-cinq, et ce, même lorsqu’il rase chaque matin sa barbe. Sa chevelure blonde cache les cheveux blancs qui se sont installés durablement sur ses tempes, il est encore seul à les avoir remarqués.
Il ne s’est pas vu vieillir, trop occupé à regarder le monde dépérir, le Royaume tenir, et Iris grandir.
Tous les matins, juste après sept heures, elle vient le rejoindre. La posture de la fille a changé, elle se tient droite, comme les gardes ou les Praeceptors. Elle s’est mise à parler plus lentement, moins démonstrative aussi, il a d’abord cru que c’était de sa faute, qu’il faisait quelque chose de mal, poursuivi par le souvenir de ce qu’elle lui avait reproché trois ans auparavant.
Mais en la dévisageant, il a compris que quelque chose dans le regard de la gamine avait juste… changé. Ce n’était plus vraiment une gamine, de fait, elle aussi paraissait plus âgée qu’elle ne le devrait, les rondeurs de ses joues, de sa mâchoire et même de son corps avaient disparu, limées par l’exercice et la discipline qu’elle s’imposait maintenant au quotidien.
Il avait encore peur pour elle. Lorsque maintenant, elle cherchait, à l’issue des entraînements, à s’isoler de lui pour partir de bon cœur dans sa chambre, il la poursuivait en cherchant des excuses pour rester avec elle. Iris ne réagissait jamais mal à ce trop plein d’attention, elle lui signifiait juste par un : « Ça va. »
C’est une chose curieuse que de voir un enfant grandir. On ne sait jamais si l’on doit être fier de lui lorsqu’il montre des signes de maturité, ou si l’on doit s’inquiéter de voir cette lumière dans son regard se tamiser.
Il aurait voulu que, comme celle du Soleil, celle-ci ne s’affadisse jamais.
Ce matin-là, il attrape son épée d’entraînement, la range dans le fourreau qui pend à sa ceinture, et enfile juste sa tunique et un pantalon, avant de rejoindre Iris à la porte de ses quartiers.
Lorsqu’il croise le regard de la jeune fille, il penche la tête sur le côté.
« Tu as encore grandi !?
— J’ai un peu mal aux jambes, Shifa dit que c’est la croissance. »
Il avait encore le souvenir qu’elle dépasse à peine sa ceinture, elle était maintenant presque au niveau de ses épaules. Il avait si peu d’expérience avec les enfants qu’Iris lui paraissait gigantesque. D’autant plus grande que sa posture droite et la finesse de sa taille et de ses jambes lui donnaient un air plus imposant encore.
Ils avancent tous deux dans les couloirs silencieux du Palais, même si régulièrement, des quintes de toux rompent le calme. Les deux comparses traversent la galerie couverte qui entoure la cour. À travers les ouvertures, des flocons de cendre, toujours plus épais, chutent des cieux.
Iris ouvre sa main, et laisse l’un d’entre eux tomber dans sa paume. Amel la regarde sans mot dire, lorsqu’elle remarque la réaction de son compagnon, elle lui demande :
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien, je me demande juste quand arrêteront-ils de tomber.
— Depuis combien de temps tombent-ils ? »
Elle ne lui avait jamais posé la question. Il est vrai qu’elle n’a connu que cela, pour elle, le ciel n’a eu de cesse de peler. Si les flocons étaient des morceaux de nuage, il aurait été d’un bleu immaculé, magnifique.
Amel ne se rappelle plus du jour où le ciel a été bleu.
« Environ dix ans. »
Iris le regarde un instant, entrouvre les lèvres, puis baisse la tête. Un « hum. » lui échappe, une réaction que le Praedicator ne saisit pas.
Lorsqu’ils passent devant l’un des escaliers menant à la cour, où les fleurs éparses survivent encore au fin linceul de cendre qui recouvre terre, Iris s’arrête et les regardent.
Jaune, bleue, rouge, mauve, les rares touches de couleurs que la nature peut encore offrir. Amel remarque que la fille s’est stoppée dans sa marche, et s’approche d’elle.
« Tu veux qu’on aille s’asseoir dehors ? »
Iris se tourne vers le Praedicator. À nouveau, elle entrouvre les lèvres pour répondre, mais rien ne lui vient. La Marquée se contente d’opiner du chef et d’entrer dans la cour, suivit de près par l’homme dont un sourcil se lève devant les réactions de la fille.
Elle s’en va s’asseoir sur un des bancs de la cour. Amel la regarde, silencieuse et les yeux dans la cendre.
Iris ne pourrait plus lui signaler son besoin de parler.
« Qu’y a-t-il ? »
La fille redresse à peine la tête, son regard glisse sur le tapis grisâtre qui recouvre l’univers entier.
« Pourquoi Marion est partie ? »
Il hoquette. Comme un coup de surin dans son cœur à l’instant où elle a prononcé cette question si… simple. Si évidente aussi. Elle avait évité d’aborder directement le sujet si longtemps qu’il avait fini par croire que l’absence de Marion serait juste un état de fait.
Iris sait parfaitement pourquoi il prend autant de temps à répondre. Il vient s’asseoir à côté d’elle, et se met à lui aussi contempler la cendre.
Les flocons qui tombent, égrènent le temps qui passe, où Amel sent l’étau de la responsabilité que lui a confié sa vieille amie se resserrer sur sa gorge.
« Elle est partie trouver des réponses à propos de l’extinction du Soleil, mais aussi sur ce qu’est la Marque. »
Il n’a pas trouvé mieux que ce qu’il lui a toujours dit, la vérité. Enfin, la vérité confortable, celle qui permettait à Marion d’être absente et d’avoir une bonne raison de l’être, une vérité qui permettait aussi et surtout à Iris de se dire que sa mère allait revenir, que tout ça n’était qu’une question de temps, et que lorsqu’elle reviendrait, tout s’arrangerait.
La fille demeure immobile, sa lèvre inférieure tremble.
« Pourquoi le Soleil s’éteint… depuis ma naissance ? »
Le Praedicator ouvre grand ses yeux. Il se tourne vers l’enfant, pose sa main sur l’épaule de cette dernière, et lui demande :
« C’est à ça que tu penses ?
— À quoi ? »
Iris le fixe à présent. Il se sent transpercé par les yeux incandescents.
« Tu penses que le Soleil a attendu ta naissance pour décliner ? Se pourrait-être la mort d’Ariane, celle de Xilwell, celle de ton père ou même celle d’Ylius, c’est juste une coïncidence, Iris, rien de plus.
— C’est… elle se tait et semble mâcher les mots avant de les dire, c’est quoi une coïncidence ? »
Amel rit, surpris et rassuré de la voir suffisamment calme pour lui poser cette question.
« Eh bien, c’est quand deux choses se produisent en même temps, mais ne sont pas liées.
— Donc… c’est à cause de la mort de papa ? »
Il soupire. Comment faire comprendre à Iris qu’il n’en sait rien, mais que…
« Le monde… ne tourne pas autour de nous, Iris, dit-il d’une voix calme, on a parfois l’impression que les choses se passent à cause de ce que l’on fait… »

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