L'aube : Partie II
Le Praedicator repense à tout ce qui s’est produit depuis dix ans. Tout ce qu’il a eu à gérer. Si tout devait être de sa faute, il aurait mieux valu qu’il s’en aille lui aussi, que le Royaume puisse vivre un peu en paix. Il sourit, et conclut :
« … mais en réalité, tout un tas de choses arrivent parce qu’elles doivent arriver.
— Alors je ne pourrais pas empêcher le Soleil de s’éteindre ? »
Il aimerait tellement en rire, mais il sait que c’est grave.
Sur le visage de l’enfant, il lit tout, l’incompréhension, la peur, l’espoir, l’envie de bien faire. Une volonté puissante, celle que l’on acquière au fur et à mesure des épreuves et de celle dont on se sert pour se forger un but de vie. Il sait qu’à cet instant, il a le pouvoir de broyer le cœur d’Iris dans son poing, il lui suffirait de dire : « non. »
Et c’est probablement la vérité. Aucune Marque, aucun pouvoir, même de l’homme le plus puissant de ce monde, ne saurait empêcher une volonté qui semble divine.
Mais s’il lui dit.
Que reste-t-il d’elle ? Une enfant sans espoir c’est… exactement ce qu’il était en train de faire d’elle quand il l’enfermait dans sa chambre.
« Le Soleil ne va peut-être pas s’éteindre, peut-être qu’il va reprendre, peut-être qu’il finira par reprendre de son éclat… »
Pendue à ses lèvres, elle écoute chacun de ses mots.
Ce qui rend chacun d’entre eux plus lourd à dire.
« Je pense que si nous continuons de tenir, si nous continuons d’y croire, alors Rysonell nous récompensera. Ce Royaume a traversé tellement de crises, il s’est toujours relevé, il se relèvera. »
Il serre l’épaule d’Iris sous ses doigts.
Elle sourit.
L’enfant détourne sa tête de son mentor, et sa joie fugace disparaît dès qu’elle sait qu’il ne peut la voir. Elle soupire, avant de revenir à lui.
« Il se relèvera. »
Ils échangent ensuite quelques mots, jusqu’à ce que le temps vienne de se redresser et de partir pour l’entraînement. Tout au long du chemin, Iris est plus bavarde et présente dans les échanges, elle rit facilement, plus expressive. Ce n’est que lorsqu’il se détourne d’elle, que son visage retrouve sa gravité.
Une fois dans la salle d’entraînement, il saisit une épée en bois et la jette à la fille. Elle plisse son regard et ouvre son poing une seconde avant que la poignée de son arme ne s’y loge. Les sourcils du mentor se soulèvent, tandis que la pré-adolescente affiche un rictus de satisfaction. Peu après, le Praedicator saisit une arme et se positionne au centre de la place, suivit en miroir par son apprentie qui pèse chacun de ses pas, frottant le bout de ses pieds sur le sol. Ils glissent légèrement, s’accrochent à peine.
Amel remarque le rituel de la fille et l’interroge :
« Qu’est-ce que tu fais ?
— Je vérifie quelque chose. »
Elle positionne ses jambes au niveau de ses épaules, puis recule la droite pour y prendre appui, pointant ses bras en avant, son arme tendue.
Cette posture, frappe Amel d’un souvenir vivace.
Marcheur avait les jambes longues, mais faisait une tête de moins que lui. Il compensait sa faible taille et sa finesse en se battant penché en avant. Le Praedicator sourit en levant sa garde, prêt à encaisser l’assaut de la fille.
Impassible, les yeux rivés sur le cou de son mentor, Iris respire lentement, son souffle ponctue toutes les quatre secondes qui passent.
Jusqu’à une inspiration finale.
Elle bondit et frappe d’estoc.
Un pas sur le côté et la lame tendue là où son cou se trouvait peu avant, Amel repousse l’attaque. Iris balaie l’air pour repousser la garde du Praedicator qui tient bon. Il contre attaque en visant l’épaule de la fille qui se sert de sa jambe droite, toujours en retrait, pour esquiver le coup.
À quelques pas l’un de l’autre, la combattante sautille, un pied sur l’autre, pour maintenir le rythme de son coeur. Amel regarde le gainage de l’enfant, la voir mettre autant d’énergie dans le maintien de sa posture est admirable.
Soudain, il attaque vers le bras droit de la fille, qui se risque à se servir de la tranche de son épée pour dévier l’assaut. La lame glisse un moment sur le fil, avant que d’un tour de poignet, Amel ne ramène son arme vers lui et frappe d’estoc, directement dans la panse de la fille.
Le bout de bois s’enfonce, juste assez pour qu’Iris sente son estomac comprimé.
Elle recule de deux pas, serre les dents et pose sa main sur son ventre.
Amel rit.
« Éventration, il faut appeler Shifa d’urgence. »
Les yeux d’Iris sont si noirs qu’ils en perdent presque leur lumière bleue.
« Au moins, tu as trouvé ta tête de guerrière.
— Comment tu as fait ce coup ? »
Elle parle vite, bafouille un peu. Amel comprend qu’elle maîtrise sa frustration, et efface le sourire de son visage au profit d’un regard sérieux.
« Tu attaques avec trop de vitesse pour compenser ta force, c’est une bonne idée théoriquement, mais tu te précipites. »
Il serre plus fort encore la prise de ses deux mains sur son arme, et lui montre que ses dix doigts couvrent l’entièreté de la poignée de l’épée.
« Je suis moins souple avec ma prise, mais plus ferme, je contrôle mieux chaque mouvement, et ait un meilleur contrôle sur ce que je peux faire. Toi, tu peux vite bouger, mais tu as tendance à laisser ton mouvement guider tout ton corps, ça devrait être l’inverse : tu guides la lame, ton impulsion de départ n’est là que pour amorcer le mouvement, pas le conditionner.
— J’ai rien compris.
— En gros, ne saute pas partout, et ralenti tes mouvements pour mieux les contrôler, comme ça, tu pourras feinter et surprendre ton adversaire, comme je viens de le faire. »
Iris hoche la tête, la lèvre inférieure pincée. Elle reprend position, ses jambes à nouveau suffisamment écartées, mais son buste droit, dans l’alignement du sol. Amel fait de même, et conclue l’échange :
« Cela dit, continue d’apprendre comme tu le fais, et d’ici quelques années, je ne te servirais plus à grand-chose. »
Iris pince ses lèvres pour qu’elles restent bien en place.
Elle ne s’attendait pas à ce que ses joues rosissent.
Ils s’avancent l’un vers l’autre. Les épées se percutent à l’instant ou un grincement survient.
Ils s’arrêtent dans leur élan, tandis que des bruits de pas rompent leur concentration. Leurs sourcils se froncent en même temps, devant l’arrivée du jeune homme.
Edan, son visage toujours sans la moindre ride, salue les deux combattants. Quelques cheveux gris dans sa coupe militaire rappellent le passage encore discret du temps. Le Praedicator lui rend son salue, baissant sa garde tandis qu’Iris soupire. Elle s’incline devant le chef de la garde, ce dernier la toise, et remarque :
« Je n’ai pas l’occasion de te voir assez souvent, quand est-ce que tu as poussé comme ça ? »
Que répondre à ça, sinon hausser les épaules d’un air légèrement ennuyé ? Edan se tourne vers le Praedicator, et lui dit :
« À part Shifa qui est toujours en route, on t’attend, on a même un invité surprise.
— C’est-à-dire ? demande Amel en frottant un coin de sa mâchoire mal rasé.
— Ça serait tuer le principe de la surprise, répond Edan malicieusement. »
Amel acquiesce et Iris croise les bras. Elle est déjà en train de s’avancer pour quitter la salle d’entraînement. Le Praedicator, voyant le pas lent et les épaules basses de la fille, baisse un moment le regard, avant de le redresser et de dire :
« Tu veux venir à la réunion du jour ? »
La Marquée s’arrête immédiatement et pivote son pied gauche avant de glisser sur son talon, les bras derrière elle, sourire plein et yeux pétillants. Amel secoue la tête et avance avec Edan, la petite fermant la marche, chaque pas légèrement saccadé dans un rythme dansant.

Annotations
Versions