L'aube : Partie III
Ils parviennent vite devant les portes de la salle du Conseil. Le Praedicator pose chacune de ses mains sur les deux battants et pousse sans mal.
Autour de la table, Maïlys, les mains pleines de documents, lève son nez pour les saluer, Nimod opine du chef… et un dernier homme, aux épaules larges et au tablier couverts de maintes traces de craies et de poussière de roche, sourit au Praedicator.
Cela fait trois ans, mais c’est bien le tailleur de pierre.
« Belle surprise en effet, s’enthousiasme Amel en s’approchant main tendu. »
Les deux hommes se serrent l’avant-bras, bien que l’artisan soit hésitant à l’idée de forcer sa prise sur le chef de l’Ordre. Après un échange respectueux de regards, ils desserrent leur étreinte, et le travailleur répond.
« Ma présence n’est pas la vraie surprise, Praedicator. »
Amel sourit, et en même temps, il sent ses entrailles se nouer. Il se tourne vers Iris, et cette dernière plisse immédiatement les yeux en voyant le regard de son mentor.
Quelle perspicacité, se dit-il en revenant vers son invité.
« J’attends ce moment depuis trois ans, allons. »
Le Conseil dans son ensemble se met en marche. Iris, ne comprend pas, mais suit le mouvement. Ils avancent dans les couloirs du Palais, jusqu’à rejoindre le principal, celui dont les plafonds sont deux fois plus haut.
Des croisées d’ogives tous les dix mètres supportent le poids du toit du Palais tout au long de ce segment. Les voûtes sur lesquelles sont gravées des épées aux trois seuils et les noms des six Rois et Reine Rysonell enjolivent la traversée. À mi-niveau des hauts murs, dans des renfoncements, des statues Royales accompagnent la marche du Conseil.
Au bout du corridor, les deux hautes portes de la salle du Trône, attendent depuis dix ans d’être à nouveau foulée.
Lorsqu’Iris comprend qu’elle va y entrer, son cœur s’accélère si fort qu’elle le sent battre jusque dans sa gorge.
Mais ce n’est pas elle qui est la plus affectée.
Le visage blafard, le regard fixé sur le blason de Rysonnel, dont les moitiés sont séparées par les deux battants, Amel se souvient très bien de la dernière fois où il a mis le pied dans cette salle. Son épaule le lance, au souvenir du coup qu’il a mis pour enfoncer l’accès. Ses jambes flageolantes pourraient défaillir d’un instant à l’autre.
Son souffle se coupe, tandis qu’il entend la voix sourde du tailleur de pierre qui l’invite à inaugurer la fin du chantier.
L’oxygène manque, quand il sent le bois sous ses paumes et qu’il pousse de toutes ses forces.
Son râle libère sa gorge, il inspire.
Filtrant à travers la verrière du plafond, le soleil pâle lance quelques rayons. Même sous cet éclairage, les six statues restaurées des Rois et Reines du Royaume resplendissent de leur marbre aux reflets nacrés. Les douze mètres de larges, laissent pleine place aux rangées des trois, et au tapis vert qui mène au trône qui domine toujours la salle du haut des six marches qui le séparent du sol.
Maintenant sept, précise Amel dans ses pensées, en comptant celle qui a été taillé, sourire aux lèvres.
Et puis, à une dizaine de mètres de lui, au tiers de la longueur de la salle, il y a une dernière statue.
Xilwell, la couronne entre les doigts, la tendant à un bouquet de six paires de mains anonymes, chacune effleurant le métal de l’ornement royal.
Le Roi esquisse un sourire, Amel se rappelle de ce rictus qui n’allait jamais jusqu’à la joie, toujours retenu par le poids du pouvoir dont le régent parlait tant.
À l’époque, le jeune homme n’en comprenait rien, aujourd’hui, il rêverait d’en parler avec lui.
Iris accourt vers cette statue, et s’appuie sur la table ronde qui l’enceinte, six chaises disposées autour. S’il y avait des mouches dans la pièce, elle les aurait probablement toutes gobées. Elle toise le Roi Xilwell un long moment, ses doigts se soulèvent mais, même elle comprend que ce n’est pas un ornement que l’on doit effleurer.
Le simple frôlement de son regard sur la pierre, est déjà un grand honneur.
« Merci. »
Dit Amel sans même se tourner vers le tailleur de pierre, ce dernier bombe le torse, son regard brille.
Le Praedicator fait quelques pas dans la salle. Il regarde malgré lui aux pieds de la statue de Rysonnell IV, seconde à gauche, et revoit le corps d’Ylius étalé là.
Amel secoue la tête, et se détourne pour revenir aux autres membres du Conseil, tous subjugués par la scène.
« Inaugurons la salle d’une première réunion. »
Ils acquiescent tous avec enthousiasme, chacun avançant vers sa chaise.
Amel en fait de même, mais garde ses doigts sur le dossier sans s’asseoir, attendant que Shifa arrive enfin.
Nous aurions dû l’attendre, se dit-il.
D’autant que, le claquement lointain de pas se fait entendre.
Tout le monde se tourne vers les portes encore ouvertes, Nimod a déjà sa grimace de réprobation rivée sur son visage.
Les pas sont rapides, bruyants. Ce n’est pas la démarche habituelle de la Mire.
Amel fronce les sourcils, lâche le dossier de sa chaise, et s’avance vers les portes, Iris à ses côtés.
L’enfant sent sa Marque la chatouiller.
Maintenant, les pas sont un tintamarre qui n’en finit pas de s’amplifier.
À l’angle des portes, Shifa surgit, les cheveux en bataille, le front en nage. Elle tend son doigt en arrière, désignant l’extérieur de la salle, et expire quelques mots saccadés :
« Amel, tu dois venir… »
Il l’a à peine compris. L’urgence le saisit et il s’avance sans même questionner la Mire. Lorsqu’Iris lui emboîte le pas, il se tourne vers elle et lève l’index :
« Attends-moi, ici, je reviens vite. »
Elle n’a même pas le temps de répondre qu’il a déjà fait volte-face. Iris regarde son mentor disparaître derrière les portes, et entend depuis la table, la voix d’Edan.
« Si c’est un problème de sécurité, pourquoi on ne me convie pas ? »
Il se lève d’un coup, et s’en va suivre le mouvement, sourcils froncés. Maïlys et Nimod se regardent un instant, avant d’en faire de même.
Il ne faut guère plus d’une minute pour que la Mire et le Praedicator, foncent jusqu’aux portes du Palais. Amel se tourne vers elle, alors qu’ils marchent à s’en couper le souffle.
« Tu vas me dire ce qu’il se passe à la fin ? »
Elle secoue la tête. Il n’arrive pas à lire de la peur dans son visage juste… l’urgence.
Ils paraissent sous le Soleil du midi, au milieu des flocons qui tombent sur le chemin de garde qui mène à la place devant le Palais. Ils longent ensemble le muret qui sépare la haute-ville du précipice et, en bas, les faubourgs qui s’étendent.
Amel voit, au bout du chemin, deux gardes qui se tiennent devant une silhouette dont il ne parvient à percevoir que les bottes sombres.
Il s’avance encore, ce doit-être Kalem, à nouveau coupable d’un crime. Cette fois, il n’aura pas la mansuétude d’Edan. Il serre les poings, prêt à rendre sentence, même s’il n’a pas son armure et son épée.
Lorsqu’il est assez proche, les gardes s’écartent et lui laisse le champ libre.
Il s’arrête, comme sa respiration, comme ses pensées.
Sa bouche s’entrouvre.
Le manteau de voyage est élimé à ses bords, ses bottes écaillées, semblent prêtes à se défaire au moindre contact. Sa ceinture fatiguée, semble à peine tenir un pantalon devenu bien trop grand pour sa taille qui s’est encore affinée. Dans son dos, on voit dépasser un sac de voyage rempli à ras bord de reliures qui en dépassent.
Quelques mèches ont blanchi, dans la cascade sombre qui lui tombe sur les épaules.
Il ne se rappelle pas de ses rides de sourires.
Ils aimeraient se dire quelque chose, mais les deux se toisent.
Derrière lui, il entend des pas qui se précipitent, puis ralentissent lorsqu’il les pense à quelques mètres de lui.
La voyageuse, pose un pied derrière elle, alors qu’elle voit des fines jambes approcher de derrière le Praedicator.
Mais lorsqu’elle croise le regard bleu qui apparaît, ses yeux s’écarquillent et se figent.
Iris découvre la nouvelle venue. On ne l’a jamais regardé comme ça.
Sa Marque ne lui a jamais fait aussi mal non plus, mais elle n’y prête pas attention.
Seul compte ce regard.
Inconnu, et familier.
Elle entend les lèvres d’Amel s’agiter, avant que sa voix ne se fasse enfin entendre.
« Iris, je te pré…
— Je sais qui elle est… »
La voyageuse déglutit, en entendant pour la première fois la voix de sa fille.

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