Tout ce qu'on ne se dira jamais : Partie I
Les sons, les couleurs, les formes, même la lumière sont aspirés lorsque leurs regards se croisent.
La voyageuse a laissé le Praedicator saisir son sac. Autour d’eux, des mots ont probablement été prononcés, mais aucune des deux ne saurait en répéter un seul. Le cœur de la voyageuse fait vibrer jusque le bout de ses ongles, lorsqu’il cogne dans sa poitrine. Elle avance vers la fille, qui fait quelques pas en arrière lorsque la dame est à portée de main. L’aquarelle qui les entoure continue de se diluer, la chercheuse cherche dans son esprit les mots qu’elle s’est préparée à dire lorsque ce moment viendrait, mais il semble avoir fondu avec le reste d’assurance qu’elle s’était préservée pour cet instant.
Elle aimerait balbutier, au moins y aurait-il quelques syllabes qui atteindraient sa fille, mais tout ce qui lui vient, sont les mots qui auraient suivi ceux qu’elle voulait déjà lui dire.
« J’avais l’intention de rendre visite à ton père, tu veux venir ? »
Les yeux d’Iris s’ouvrent grands. L’horizon est revenu, le soleil derrière la cendre qui chute, et la ville derrière la dame.
Elle bat des paupières plusieurs fois, se faisant à la lumière retrouvée.
Elle acquiesce.
La voyageuse tend sa main, ses doigts tremblent.
Aucun ne vient les saisir. Iris se détourne, et avance dans le chemin de ronde.
Sa main orpheline, la dame se redresse et emboîte le pas d’Iris.
La protégée d’Ariane arpente le Palais d’un pas spectral, elle a même peur de poser son talon sur le marbre. Le contact de l’air, de la pierre sous ses orteils, la plonge dans une gêne qui lui donne envie de faire volte-face. Elle longe les murs, se risquant à effleurer les bannières qui pendent. La dame ne se risque pas à toucher quoi que ce soit, comme si le lieu lui était devenu parfaitement interdit.
Sa gorge se resserre au point de lui faire son souffle, lorsqu’elle passe à côté de la salle du trône. Là, les œillades curieuses des membres du Conseil qui, à l’exception de Shifa et d’Amel ici absent, ne la connaissent pas, prennent des allures de regards accusateurs.
Les statues aussi, à son passage, font peser sur elle un poids dont elle n’a pas été soulagée en lâchant son sac.
Le corps d’Iris se raidit un peu plus, à chacun de ses pas. Ses mouvements deviennent méthodiques, elle se concentre pour faire un pas devant l’autre, comme si elle contrôlait depuis l’extérieur ses jambes.
Rien ne répond comme d’habitude. Elle imagine à chaque instant voir la voyageuse la dépasser, tellement elle est lente, mais ça ne se produit jamais, il n’y a rien de plus léthargique que la démarche de son aînée.
Il n’y a pas que son corps qui ne répond pas comme d’habitude : elle ne sait pas ce qu’il se passe avec ses pensées. Elle ressent des tensions de flux partout autour d’elle, sa Marque brûle comme rarement, pourtant, rien ne lui vient de structurer. Iris n’arrive pas à réfléchir.
Tout semble bloqué dans son abdomen. Une masse de chaleur viscérale qui boue sans remonter à la surface et qui irradie tout le bas de son ventre. Elle serre les poings et les dents, et continue d’avancer, un pied devant l’autre.
La tombe de Marcheur, c’est de l’autre côté du Palais, derrière la cour.
Lorsqu’elles arrivent dans les galeries de cette dernière, pas une n’a encore trouvé la force de dire le moindre mot.
Unies par leur silence, et l’incapacité à considérer tout ce qu’il faudrait dire, elles ne se regardent et ne se parlent pas pour mieux tout se transmettre.
Tout ce qu’elle avait prévu de dire à sa fille, de la première lettre à la milliardième, ne sortira jamais dans l’ordre qu’elle avait décidé en amont. Toute sa préparation pour surmonter ce jour, a été balayé par deux pupilles bleues.
Elle avait tout à dire, et maintenant plus rien.
Ça commence par un souffle un peu plus pénible.
Lorsqu’elle reconnaît la porte qui mène au chemin du versant nord de la montagne de Ragwell, elle arrive à prendre les devants, dépasser sa fille, et ouvrir l’accès.
Les vents soulèvent la cendre qui souille le chemin escarpé, hurlent entre les rochers aux formes torturées.
Elle regarde l’horizon, là où derrière le manteau de cendre, elle sait que se trouvent les forêts désormais dépouillées de leur verdure. Mais même dans leur état, elles seraient plus accueillantes que tout ce qu’elle a retrouvé.
La cendre se froisse sous leurs pas. Iris commande au pantin de chair et d’os qui lui sert de corps de maintenir la cadence, de laisser les mètres qui la séparent de l’adulte se creuser un peu plus. La voyageuse presse le pas, aidé par le rythme toujours plus soutenu des battements qui naissent partout sous sa peau.
Pour une expiration de plusieurs secondes, elle inspire deux ou trois fois, incapable de réguler le flux d’oxygène. Elle lève les yeux, et l’arbre qu’elle revoyait en songe une nuit par semaine pendant dix ans la rappelle à des souvenirs qu’elle aurait préféré garder enfouis.
Ses épaules ont encore mal d’avoir creusé ce jour-là. Elle passe ses doigts sur sa gorge, afin d’être sûr que personne ne l’étrangle.
La voyageuse maîtrise le flux de souvenirs qui l’assaillent, ses pouces passent et repassent sur ses index.
Le chemin s’escarpe encore plus, bientôt, elle doit longer le versant de la montagne pour continuer d’avancer. Elle propose sa main à sa jeune suivante, cette dernière lui jette un coup d’oeil, et préfère lever les yeux vers le ciel pour ne pas regarder en contrebas.
Au contraire, l’adulte regarde le précipice. Le sol s’éloigne encore plus à mesure qu’elle se concentre dessus, le vertige lui paraît presque agréable. Un pas après l’autre, elles parviennent à traverser le chemin qui mène au plateau sur lequel l’arbre mort n’a pas perdu plus de feuilles depuis onze ans.
Il n’en avait plus à perdre, de toute façon.
Entre ses racines affleurantes, la tombe attend là, l’épée de Marcheur planté à côté, l’écharpe toujours accrochée à la garde. Troués par les mites, les bouts de l’étoffe continuent de battre aux vents.
La voyageuse s’arrête à plusieurs mètres de là. Ses jambes clouées au sol. Iris apparaît à ses côtés, yeux rivés sur la scène.
On lui a parlé de cet endroit.
Dans son imaginaire, il y avait des fleurs qui poussaient au-dessus de la tombe, l’arbre était différent, elle se souvient même s’être représentée des veinures bleues qui le rendait différent des autres.
C’était un arbre, avec un bout de bois à ses pieds. Le pauvre était perdu au milieu de nulle part, tout seul, au-dessus du monde.
Même le métal de l’épée commençait à tirer sur l’ocre et le gris.
Il n’y avait bien que l’écharpe qui était une belle ruine.
Iris s’est arrêtée au bout des pieds de la voyageuse, comme si sa position avait dessiné une ligne qu’elle ne pouvait pas dépasser. Elle se risque à regarder le profil de la dame, et voit sa bouche entrouverte, son souffle aigu.
D’un coup d’œil périphérique, la voyageuse se rend compte qu’Iris a remarqué son immobilisme et, ignorant la paralysie passagère qui a saisi ses jambes, franchit cette frontière que la petite craignait tant de violer.
Ensemble, elles se dirigent vers la tombe.
L’endeuillée remarque que la terre n’est plus retournée, même sur elle, le temps passe.
Iris s’arrête à deux mètres de l’épée plantée, ne connaissant pas la taille de son père, elle craint que si elle fait un pas de plus, elle puisse marcher dessus. Elle a toujours du mal à penser, et son corps est toujours engourdi. Ce moment lui donne l’impression de s’être réveillé entre deux rêves, mais au lieu de s’endormir directement, il s’étire.
La fille regarde la tombe, et ne ressent rien.
Sa mère regarde la tombe, et sa respiration s’emballe un peu plus.
Elle regarde sa fille, immobile, impassible.
Les secondes passent.
Elle les compte, au rythme de ses doigts qui tapent contre sa cuisse.

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