Tout ce qu'on ne se dira jamais : Partie II
Au bout d’un moment, elle tire de la poche de son manteau un objet. Le froissement du cuir attire le regard d’Iris, qui découvre un petit livre entre les mains de la dame. Il dépasse des feuilles un très fin quelque chose orange qu’elle ne reconnaît pas immédiatement, comme un marque-page.
La voyageuse ouvre le livre à cet endroit précis. Compacté, le marque-page se révèle être une fleur aux pétales très épais et ocre, sur une tige qui ressemble à un amoncellement de petites graines.
Elle tient la fleur dans sa main, met genou à terre. Sa prise tremble, et le simple fait de serrer le poing sur le végétal paraît difficile. Elle froisse la fleur, quelques secondes, Iris la regarde faire sans mot dire.
Lorsqu’elle rouvre le poing, il ne reste de la fleur froissée que des fibres végétales, ainsi que de minuscules graines déshabillés de leur robe verte. La dame se tourne vers sa fille, mais son regard ne parvient pas jusque dans les yeux de cette dernière, il s’arrête à la mèche qui pend devant son front.
Elle tend sa main chargée de graines, et la soulève devant la Marquée. L’enfant regarde les semences quelques secondes.
Son regard se déplace jusqu’à rencontrer celui de la dame.
Cette dernière sent ses voies respiratoires se resserrer. Prise de palpitations, elle entrouvre la bouche pour laisser entrer l’air qui ne passe pas par ses narines.
Iris tend sa main, et la dame parvient à verser des graines dans sa paume. D’un geste peu sûr, elle plante son index dans la terre de la tombe, et lentement, verse les germes dans les trous. Iris en fait de même, mais entend de plus en plus la respiration de la dame, en même temps que des flux alentours se tendent.
Les chants se manifestent, plus rapides que d’habitudes.
L’aînée expire de façon saccadée, une main sur sa poitrine.
La Marquée se tourne vers la dame, et voit les yeux exorbités, les larmes qui roulent sur ses joues, le souffle qui se perd tandis que les sanglots l’étouffent.
Les gouttes tombent dans la terre, abondent. Les respirations s’étouffent et son buste se gonfle toujours plus anarchiquement alors qu’elle pose la main à terre, l’autre serrant sa poitrine.
Iris lève sa main, proche de celle qui a détourné le visage de sa fille.
Elle veut la poser sur l’épaule de la dame.
Mais quelque chose l’arrête.
Elle sent le plein contrôle de son corps revenir. Sa main ne tremble même pas.
Iris rétracte son geste.
Une longue minute passe, à supporter les sanglots qui se raréfient, le souffle qui se régularise.
La dame regarde ses chaussures, les traces du passage des gouttes sur son pantalon l’a convainc de redresser la tête.
Puis de se relever. Elle passe rapidement un coup de manche sur ses yeux, continuant de ralentir ses expirations.
Iris la regarde faire, les bras le long de son corps.
La voyageuse serre ses poings, se tourne à nouveau vers la tombe, et regarde les graines plantées.
Elle a fait un détour de deux jours, juste pour s’assurer d’en trouver.
« Ces… ces fleurs ne poussent que dans les oasis du Quosib, là où ton père est né, on les appelle les Rousses des sables. »
La fille se tourne vers la dame. Cette dernière, de profil, regarde la tombe.
« Il m’a dit qu’il portait cette écharpe, elle prend une inspiration profonde, en souvenir de ces fleurs qu’il aimait bien enfant, parce que quand il en voyait, c’est quand il pouvait remplir sa gourde aux sources proches. »
Iris regarde les quelques graines plantées, et imagine un tapis de fleurs au-dessus de la tombe d’ici quelques mois, en lieu et place de la cendre.
« Tu as déjà vu le Quosib ? »
Elle jette un coup d’œil à sa fille, cette dernière est déjà en train de la regarder. Un instant, elle détourne son regard, puis ferme les yeux, serre les poings, avant de se risquer à une autre œillade.
Iris voit les pupilles de sa mère trembler.
Marion voit celle de sa fille demeurer parfaitement immobiles.
L’enfant secoue la tête, elle n’a jamais vu autre chose que les alentours de Ragwell.
« On t’a parlé des marais salants du Comté de Valsh ? Ou les champs d’Iron ? »
À nouveau, Iris nie sans prononcer le moindre mot.
La dame entrouvre les lèvres, puis les referme. Elle caresse le livre du bout de ses doigts, prend une inspiration dirigée vers le ciel.
« Si tu veux, je peux te faire lire ce que j’ai écrit durant mon voyage. Il y a tout un tas de choses sur l’Histoire du continent, même sur l’histoire de Vylyindyl. Il y a aussi des histoires sur ce qu’on a vécu ton père et moi et… tout un tas de choses, j’ai eu beaucoup de temps pour écrire et je me dis que ça serait bien que tu en saches plus sur… »
Elle s’interrompt. Iris peut voir sa pomme d’Adam faire un va-et-vient. L’historienne hoche la tête, avant de poursuivre :
« … sur tout. Tout parce que tu ne sais rien sur lui, ou sur moi. Enfin, si tu veux, tu pourras lire tout ce que j’ai écrit, et si tu veux, on pourra en parler aussi… c’est d’accord ? »
La mère attend. Iris regarde la tombe, sa Marque brûle, les flux se tendent.
Le vent souffle.
Elle voit passer beaucoup d’images dans son esprit. Les souvenirs dans sa chambre, les mille questions qui tournaient dans sa tête.
Iris a très chaud, jusqu’à ses tempes, impossible de ressentir la moindre fraîcheur, même dans cette bise légère.
Mais elle regarde les traces d’humidité dans le sol.
« D’accord. »

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