Interlude : Marcher avec toi

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Onze ans auparavant, avant la mort d’Ariane

« Je ne pensais pas que tu viendrais.

— C’est beaucoup d’argent, tu sais. »

Elle remarquait qu’il avait coupé ses cheveux, un peu. Marion se souvenait de Marcheur avec une chevelure grasse et épaisse qui tombait sur ses épaules, il lui arrivait de l’attacher sans grand talent pour se rendre plus présentable. C’était irrégulier – bien sûr – probablement coupé au couteau, comme en atteste les mèches inégales surtout à l’arrière, et la catastrophe au-dessus de sa tête où l’épaisseur était trop importante, ça lui donnait l’air d’avoir un casque. Mais il n’était pas si mal avec cette coupe-là, au moins, elle voyait ses oreilles et ça ouvrait un peu plus son visage.

Ses yeux étaient un peu plus bleus aussi.

Ils marchaient tous deux le long des contreforts qui surplombent les faubourgs, les champs et les plaines qui s’étendent sous le chaud Soleil d’été. Les forêts étaient d’un vert éclatant, il en revenait, lui et ses bottes beiges de poussière de terre sèche.

Elle aurait pu les faire passer par la rue principale, mais ils perdaient du temps à passer par ici.

Marion lui jetait des œillades impromptues, pour s’assurer qu’il la regardait quand elle avait son attention ailleurs.

C’était le cas.

C’est pour ça qu’elle n’avait pas mal pris sa réponse, elle savait que c’était une esquive.

« Pas trop intimidé d’être au service du Roi ?

— C’est pas le bon terme, répondit-il en soupirant, j’ai du mal à me dire que je vais être au service du gars qui a envoyé tous les hommes de mon âge à la mort.

— Le gars.

— Me demande pas d’avoir du respect pour lui, surtout quand il n’est pas devant moi.

— Sois correct en tout cas, sinon tu n’auras pas le contrat.

— Je pense que ça réglerait plus de problèmes que de l’avoir.

— Hum hum. »

Elle s’arrêta et se pencha sur le muret, appuyée sur ses avants-bras, au-dessus du précipice. Elle nota la main qui s’approcha de son épaule, prête à la tirer, mais qui eut la présence de s’arrêter juste avant.

Elle sourit.
Marcheur s’avança lui aussi, mais au lieu de positionner son cou et sa tête au-dessus du vide, il se contenta d’y mettre juste le bout de son nez. Il jetait des regards nerveux sur les toits en bas, grands comme des cubes en bois pour les enfants.

Marion ricanait discrètement, juste assez fort pour que les oreilles du mercenaire se soulèvent.

« Je suis habitué aux plaines et aux forêts, cette hauteur-là, c’est pas naturel, s’expliqua-t-il en préférant regarder les bâtiments derrière eux, oh et ces maisons pleines d’étages non plus, qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire de dix pièces ?

— Entreposer leurs biens.

— Et prendre la poussière avec eux, les citadins sont fous. »

Il se grattait la nuque depuis qu’il était avec elle. Notant ce détail, elle souffla :

« Tiques ?

— Quoi ? Non, bafouilla-t-il, non la ville me rend nerveux, tu le sais bien. »

C’était une bonne esquive.

Elle se risqua à regarder son profil. En un an, et après ses succès récents dans le Comté de Valsh, elle avait peur de le retrouver changé, peur qu’il soit devenu quelqu’un d’autre. Mais il avait toujours ce regard brillant, ses pupilles qui cherchent partout autour de lui un quelque chose qu’elles semblaient ne jamais trouver.

Ses incisives qui raclaient systématiquement les bords de ses lèvres, quand elle était à côté de lui.

Elle replaça ses mèches derrière ses oreilles, et se retourna pour le rejoindre dans sa contemplation d’un mur blanc.

« Qu’est-ce que tu feras, une fois que tu auras le contrat et que tu auras l’argent ?

— Il faut déjà que je l’aie, et que je réussisse à protéger le Roi des attentats, nuança-t-il.

— Si Ariane veut que tu l’aies, tu l’auras.

— Elle veut que je l’aie ? »

D’un coup de menton, elle désigna le bandage qui recouvre sa main droite. Le mercenaire le fixe, s’assurant pour la dix-huitième fois du jour qu’on ne voyait rien en transparence.

« Elle veut faire ses expériences, m’étudier, découvrir que je ne mange et ne bois rien, et une petite dissection finale, c’est ça ?

— Vivisection, précisa Marion en levant l’index.

— La différence ?

— La dissection ça se fait mort, la vivisection…

— Ouais j’ai compris. »

Il ricana et elle le rejoignit. Leurs épaules se touchaient, Marcheur à sa gauche, Marion sentait que sa tête commençait à peser lourd dans ce sens.

Elle se retint parce qu’elle voyait ses bras croisés, son regard un peu fuyant.

Encore quelques jours, le temps qu’il se fasse à la ville et à sa présence, ça irait.

« Alors, tu feras quoi ? demanda-t-elle à nouveau. »

Il haussa les épaules, son regard sillonnait les interstices du mur, pour que jamais il ne croise celui de sa compagne.

« Je sais pas. J’ai déjà beaucoup d’argent, je sais pas quoi en faire, je commence à manquer de raisons de travailler.

— Problème de riche, tu vas peut-être devoir t’acheter un dix pièces et le remplir. »

Il pouffe.

« Peut-être, qui sait ?

— Ou alors tu pourrais accepter un contrat pour escorter une chercheuse qui a envie d’aller faire un tour du côté de Khotay, qui pourrait même ensuite faire un crochet vers Valsh, quitte à prendre la mer pour partir en Vylyindyl, à la recherche des mystères des Précurseurs et d’une cicatrice qui saigne de l’énergie ?

— Une longue escorte, fit-il remarquer, ça paierait combien ?

— Rien du tout. »

Il frotta son menton d’un air pensif. Il se tourna vers elle, et secoua la tête.

Juste assez longtemps pour que les joues de Marion rosissent et que sa bouche s’entrouvrit.

« Marché conclu. »

L’avait-il coupé, à l’instant même où elle sentait ses ongles griffer le muret.

Elle se rappelle encore de son sourire.

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