Tout ce qu'on ne se dira jamais : Partie III
Onze ans plus tard, dans le Palais de Ragwell
Marion griffe le bois du baquet.
L’eau est chaude, bien plus que dans les auberges qu’elle a fréquentées durant son voyage, mais ses poils continuent de se hérisser.
Tout autour de la cuve, de la terre, de la poussière, remplis les interstices. On a emporté ses vêtements pour les laver, même le manteau n’y a pas échappé. Sur une chaise, se trouve une pile de vêtements de nobles, prêts à être enfilés.
Même à travers les senteurs de lavande de l’eau savonné, Marion arrive à humer la fraîcheur de cette tenue de rechange.
Elle détourne le regard, vers la fenêtre où le crépuscule dévore le peu qu’elle peut encore voir de l’extérieur.
Elle soupire.
Au milieu de la pièce, Marion tremble dans son bain. On lui a offert les quartiers d’Ariane, les salles y sont spacieuses, remplies de livres et de curiosités qui débordent des étagères. En face d’elle, Marion fixe l’armoire entrouverte, qui laisse dépasser un bout de vêtement blanc et noir.
On pourrait presque croire qu’Ariane va revenir et finir de s’habiller. Personne n’a jamais remis en place ce vêtement.
Quand la voyageuse a fini d’avoir froid dans son bain, elle se lève, attrape une serviette au dossier de la chaise, s’enroule dedans des épaules au bas de ses cuisses, et s’en va pousser la tenue d’Ariane dans l’armoire.
Elle referme la porte, d’abord en la poussant, puis à clé.
Elle n’aimerait pas rêver que sa mentorée revienne chercher sa tenue fétiche.
Marion regarde à travers la fenêtre, une fois encore.
Soupire.
D’un pas lent, elle va s’habiller des effets qu’on lui a prêtés. Ils ont eu la décence de lui donner une chemise et un pantalon, de lui épargner les robes qu’elle n’a jamais mises et qu’elle n’aurait pas su mettre de toute façon.
La sensation du tissu frais et propre sur sa peau est curieuse, elle sent l’étoffe la chatouiller. Elle caresse son bras, et est prise d’un frémissement. Marion ne s’était pas rendu compte que la vie dehors avait donné à son corps pareil rugosité. Elle se risque à regarder sous ses pieds propres, et découvre avec une grimace la couche de corne qui couvre la plante de ses pieds.
Il lui faudrait un couteau pour l’arracher.
Elle regarde encore à travers la fenêtre. Des flocons glissent le long du verre, avant que le vent ne les éloigne.
Pourquoi tu es revenue ? Est la question qu’elle n’a de cesse de se poser.
Le mal était déjà fait, pourquoi s’y confronter ? Pourquoi a-t-elle voulu repasser si proche de la Capitale, suffisamment pour qu’elle se dise qu’en une demie-journée de marche, elle serait de retour à Ragwell ? Pourquoi y avoir songé ?
Pour découvrir qu’Iris a les mêmes yeux que son père ?
Qu’est-ce qu’elle croyait faire ? La petite a l’air bien, elle grandissait bien sans elle, revenir, c’était la perturber, au point où elle n’a même pas su lui parler, au point où…
… à quoi ça sert même de se poser ces questions ?
Trois coups secs sur sa porte.
Marion sent son palpitant s’emballer. Elle fait le tour des possibilités, aucune ne la rassure. La chercheuse se lève, s’avance vers la porte, s’assurant de ressembler à quelque chose, et ouvre.
L’image lui revient.
Il avait encore son visage de jeune homme, les plaies étaient fraîches, son regard fuyant, elle avait immédiatement senti qu’il avait peur de rentrer.
Désormais, son regard était aiguisé par des sourcils plus bas. Une nouvelle cicatrice courrait le long de son front, juste en dessous d’une implantation capillaire qui commençait à blanchir. Quelques rides soulignées le sommet de son arrête nasale et les côtés de sa bouche.
L’expression grave, Amel demande :
« Je peux entrer ? »
Il peut.
Marion se détourne pour s’approcher des sièges qui entourent une table basse. Elle va chercher une cruche et deux verres là où elle se rappelle qu’on les disposait dans les quartiers. La chercheuse s’abaisse pour les tirer de la commode, ouvre la première porte et ne trouve que du linge. Une grimace plus tard, elle s’en va chercher au-dessus d’un meuble, et ne les trouve pas plus.
Ses gestes deviennent plus erratiques, son palpitant s’emballe plus à chaque fois qu’elle ne s’y retrouve pas. Amel la regarde faire, ses doigts frottant les accoudoirs.
Quand elle ouvre pour la troisième fois une des portes de la commode, elle entend un tintement de verre. Elle se détourne du meuble, et découvre qu’Amel vient de tirer une cruche et deux verres dans une sorte de table de nuit qui se trouvait pile à côté du salon. D’un signe de tête et d’un air amusé, il l’invite à venir s’asseoir, tandis qu’il verse de l’eau dans les récipients.
Marion replace ses mèches derrière ses oreilles en s’asseyant.
Amel pense à Shifa, à présent qu’il se trouve à sa place. Il tend un verre à Marion, et essaye de passer en revue les moins mauvaises manières de rompre un silence de onze ans.
Enfin, si les onze ans étaient le vrai problème, ça serait probablement plus simple.
« Je t’attendais. »
Elle lève ses yeux du verre que ses doigts ont saisi. Elle croise le regard de son vieil ami dont elle peine à reconnaître les inflexions.
Avant de répondre, elle avale une gorgée qui s’évapore aussi vite qu’elle a été bue, sa gorge sèche à l’en irriter.
Elle pense à s’excuser, si fort qu’elle détourne le visage.
« Qu’est-ce que ça fait de se faire trahir à ce point ? »

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