Tout ce qu'on ne se dira jamais : Partie IV
Amel se remémore l’avoir poursuivi dans la ville. À cette époque, il n’avait su être en colère que lorsqu’il la cherchait, et sa fureur s’était éteinte aussitôt l’avait-il vu. Alors qu’il la regarde aujourd’hui, il revoit la même expression, les yeux bas, les mains figées.
« Je pensais que tu ne reviendrais pas, dit-il d’une voix basse, enfin, non… je savais que tu ne reviendrais pas au bout de quelques mois. »
Le Praedicator boit à son tour, avec toute l’attention de Marion portait sur lui.
« Je ne pouvais juste pas m’empêcher de t’attendre et visiblement, j’ai eu raison. J’ai eu raison de continuer de dire à Iris que tu finirais par revenir.
— Tu n’en as jamais douté ?
— Si… si, mais je finissais toujours par me dire que tu reviendrais.
— Tu ne m’en veux pas ?
— Si. »
Elle ferme le poing. Il fallait bien que tout ce qu’elle craignait se réalise, elle n’avait rien fait pour ne pas mériter de vivre ces moments.
« L’ennui c’est que plus le temps passé, plus je comprenais. Je pense que si j’avais été un peu plus mûr, j’aurais probablement fait la même chose que toi.
— Mais tu ne l’as pas fait.
— Parce que j’étais convaincu de ne pas avoir le choix, révèle-t-il, la question ne s’est pas posée.
— Pour moi non plus. »
Il fronce les sourcils.
Marion vide ses poumons.
« J’y croyais, au fait de revenir au bout de quelques mois, j’y croyais vraiment jusqu’à ce que les quelques mois passent et… la première semaine de retard a été terrible, parce que j’ai senti physiquement que la… promesse devenait un mensonge, c’était comme être enceinte à nouveau, j’en avais peur mais chaque jour qui passait, éloignait la culpabilité, l’enfouissait comme le reste, c’était à la fois terrible de se sentir aussi mal et très libérateur de se dire que je pouvais m’en tirer, je pouvais continuer à poursuivre mes recherches et… »
Ses yeux brillent à mesure qu’elle poursuit ses explications, son abdomen dégonfle tandis qu’elle parle.
« … et plus j’étais en retard sur ma promesse et plus je me sentais revivre… je vivais vraiment la vie que je voulais avoir quand je suis parti de chez mes parents pour étudier à Ragwell. Je voulais étudier le monde, les Précurseurs, découvrir et laisser le reste derrière moi et c’était ce que j’étais en train de faire. »
Elle croise le visage d’Amel. Il ne dit rien, ses pupilles sont figées sur elle, incapable de s’en détourner.
« Je devais être ailleurs, mais j’étais précisément là où je voulais. Et cette joie, c’est ce qui a fini par me trahir, parce que lorsque j’ai voulu au bout de neuf ans, revoir mes parents pour montrer ce que j’étais devenue, je les ai trouvés dans leur ferme, ils étaient toujours là, ils n’avaient pas bougé et… n’en bougeraient plus. »
Marion s’interrompt. Le poing devant la bouche, des gouttes tombent de sa mâchoire tandis qu’elle secoue la tête.
« Je n’ai même pas reconnu les corps, ça faisait trop longtemps. Et c’est dans cette dernière année que je n’ai pas cessée de penser à ce qui aurait pu se passer à Ragwell. Tout au long de mon voyage, j’en ai vu des cadavres, des gens pris par la peste, et pas une seconde, je me suis dit que c’était peut-être arrivé à quelqu’un que je connais jusqu’à… ce qu’il soit trop tard. »
Elle le regarde, s’éponge yeux et joues d’un coup de manche, avant qu’un côté de sa bouche ne se soulève.
« Mais quoi qu’il arrive, c’était trop tard. »
Amel baisse la tête, plongé dans ses pensées. Son buste se soulève plusieurs fois durant un temps qui laisse Marion sentir blanchir ses cheveux.
« Ta fille m’a appris qu’on pouvait rattraper des années en une excuse. Il suffit d’avoir envie de pardonner… et je n’ai pas envie de t’en vouloir. »
Il relève la tête en inspirant. Ses yeux brillent, ceux de Marion aussi.
« Je te plains, Marion, parce qu’Iris ne va pas te pardonner… je ferais tout mon possible pour t’aider, mais ça va être rude. »
La chercheuse regarde la fenêtre, encore une fois. Elle a l’impression que dehors est un peu plus loin à chaque seconde qui passe.
Il lui revient le visage blême de Marcheur, et celui d’Iris, successivement. Un kaléidoscope des souvenirs qu’elle a eus avec son compagnon l’assaille. Un pincement au cœur, elle presse sa main contre sa poitrine, son souffle raccourcit.
Avoir peur de la fille qu’il a appelée dans son dernier souffle, c’était criminel.
« Je sais… et chaque année que j’ai passée loin d’elle, elle me le fera payer. Et le pire, c’est que c’est ce que j’attends d’elle. »

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