Éclipse : Partie I

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Six ans plus tard

Vylyindyl

En dessous de la cendre, la terre. Dans la terre, les racines et les tubercules.

Des doigts de mains émaciés triturent le sol à la recherche des germes, les tiges n’ont de toute façon jamais verdi. Les paysans de Vylyindyl savent depuis deux ans que les récoltes ne seront plus jamais les mêmes. On prend le mal à la racine, et on le mange parce que c’est tout ce qu’il nous reste.

Dans les villages de campagne, on évite de trop regarder à travers les fenêtres, ça porte malheur. Si l’on sent une odeur de charogne, on accélère le pas.

Une maison sur deux laisse filtrer de la lumière, et une maison sur deux parmi elles, laissent entendre quelques toux incontrôlables.

Dans les âtres, on brûle le bois de chauffage du voisin qui n’en aura plus besoin. Lorsqu’il y a trop de mourants, on les réunit dans la maison du voisin, et on brûle la bâtisse.

Les villageois ont pris l’habitude de couvrir leurs bouches avec des linges, pour supporter les odeurs, lutter contre le mal qui prend sans règle, et se cacher des patrouilles lorsqu’elles arrivent.

L’incendie a attiré la légion du Renouveau.

Ils arrivent à dos de chevaux dont les cottes saillent plus que leurs crins, équipés de haches à deux mains qui pèsent dans leurs dos, de casque surmonté de hautes plumes bleues sarcelles. L’étendard des Cercles Entrelacés provoque la fuite des incendiaires, qui s’enfuient dans les landes sèches, dans l’épaisse tempête de cendre qui effacent leurs traces.

Les huit cavaliers traversent le village, vont et viennent dans la rue principale et comptent une à une les masures dans lesquelles la lumière d’un âtre annonce encore un peu de vie. Les yeux qui les suivent, à travers les fenêtres, sont tous vitreux, entourés de peaux ridées.

Dans les villages, la moyenne d’âge continue de grimper année après année, les jeunes s’en vont vers les villes, ou vers un autre continent.

Le sergent de l’escouade inscrit le nombre de seize sur soixante-dix pour la commune de Ralyal. En avis final, il inscrit : sinistrée l’an prochain.

C’est la huitième sur douze pour le compte de ce jour.

Les cavaliers tirent sur les brides, les chevaux font volte-face.

Cette escouade a assez d’informations pour aiguiller Sayem.

Sur le chemin du retour vers Vyhysin, les légionnaires font tonner les sabots. Les steppes qui entourent la capitale n’ont jamais été aussi stériles. Les buissons sont devenus des bouquets de branchioles atrophiées, tordues comme des doigts arthrosés. Les arbres sont si secs qu’ils fanent et leur tronc se fend, si assoiffé que leurs racines ont probablement creusées une centaine de mètres dans la terre pour trouver ne serait-ce qu’une goutte d’eau.

Le vent, provoque des vagues grises qui cachent les bosquets morts, modifient heure par heure la topographie de ces terres auparavant plates.

L’escouade n’arrive à retrouver les murailles de la Cité que parce qu’elle connaît d’instinct la route : derrière le flot discontinu de flocons de cendre, on ne voit plus rien à trente mètres devant soi.

Même si le poids des chevaux et de leurs cavaliers font hurler les pavés, il n’y a plus beaucoup de regards qui se tournent vers eux. Dans les faubourgs, il n’y a guère plus que des grabataires qui ont refusé de se rapprocher du centre-ville pour y vivre. Ils observent la cavalcade en se demandant ce qui peut bien encore justifier pareille agitation.

Plus les cavaliers s’enfoncent dans la ville, plus le nombre de paires d’yeux qui se tournent se densifient. Mais même lorsqu’ils arrivent sur la place de l’échiquier, ils ne trouvent pas toutes les fenêtres des maisons éclairées.

Les légionnaires descendent de leurs montures et jettent des regards intimidants vers les roturiers qui traînent au bas des bâtisses. Même si toutes les classes sociales peuvent désormais habiter le quartier bourgeois, une réalité demeure : les gens du bas préféreront toujours la rue.

Et ce sont leur crachat qui atterrissent dans les traces que les bottes d’acier laissent dans la cendre.

Ils gravissent les marches qui conduisent au Palais des conseillers. L’étendard des trois cercles enlacés claque au vent au sommet de l’édifice, mais la chute de neige grise le rend peu lisible.

Les légionnaires entendent les portes grincer et ralentissent le pas en voyant apparaître une silhouette.

Des claquements secs retentissent. Des pieds écartés, des genoux proches à s’en toucher, des cuisses tendues sur un bassin désarticulé, seuls les bras demeurent à peu près droits.

Le masque gris, fendu, approche d’eux. Les soldats se mettent au garde à vous, mais leurs doigts se crispent le long de leurs cuisses.

Fêlé, les jambes déformées, s’avance vers eux. Derrière leurs casques, les hommes prient pour qu’il ne les voie pas grimacer. Le sergent tend les relevés si précieux pour le Haut-Conseiller Impérial, et le Fantôme s’en saisit d’un geste vif, malgré sa démarche chancelante.

D’un geste, il invite la troupe à se disperser. Le sous-officier le regarde un moment, et Fêlé choisit de se détourner de lui malgré tout.

Quelques balbutiements précèdent l’apostrophe du sergent :

« N’avons-nous pas droit à une permission ? »

Le Fantôme s’arrête. Dans son esprit, les pensées de l’Éternel fusent et rebondissent. Il serre les poings, les chants de son maître, cacophoniques, insensés, le plonge dans une confusion mentale terrible.

Son poing gauche se serre, l’air se tend autour de lui, la cendre qui choit converge vers sa main.

Les flocons deviennent des braises crépitantes, et les soldats se regardent. L’un d’entre eux recule, craignant la fureur de Fêlé.

Derrière son masque, le Fantôme essaie de faire la distinction entre ses pensées, et celles de son maître.

« Vous… pouvez aller demander une ration supplémentaire. »

Sa voix ne rebondit pas dans son esprit.

Il souffle un grand coup et s’avance, disparaissant dans le palais.

Dans le hall, les craquements qui produisent ses jambes sont audibles dans tous les coins.

Il gravit les escaliers qui mènent à la mezzanine qui court le long du mur du fond, et connecte les trois ailes nord, est et ouest du Palais. Fêlé se dirige vers l’ouest, là où il sait que Sayem attend. Sur son chemin, il aperçoit un autre Fantôme, dont le bras droit est si tordu que les doigts touchent continuellement l’épaule.

Ce dernier, pousse des respirations sifflantes, comme si sa gorge se refermait année après année. Il est probable que d’ici quelques mois de plus, il ne finisse par rendre l’âme.

Comme neuf des vingt Fantômes depuis six ans.

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