Éclipse : Partie II
Dans le tintamarre incessant des pensées de l’Éternel, Fêlé a trouvé une forme de soulagement : il peut désormais penser librement, et laisser pleinement s’exprimer cette torsion terrible qui lui noue les entrailles.
Ils vont probablement tous mourir, de façon très différente, mais toutes aussi infâme.
Et lorsqu’il lui vient ses pensées, son homologue se tortille, ses doigts se tendent.
Fêlé comprend lentement, que l’Éternel n’est plus le seul à pouvoir projeter ses pensées et être entendu par le Réseau des Fantômes.
Les règles changent, à mesure que la démence croît dans l’esprit de leur chef.
Fêlé sent tout le poids de sa carcasse alors qu’il gravit les marches qui le conduisent à l’étage. Les corridors du palais sont vides, si bien que le moindre mouvement, même celui des flammes des torches et des ombres qu’elles créaient, distille une peur subtile dans l’esprit du Fantôme.
Il parvient à l’étage des quartiers de Sayem. Là, deux autres de ses congénères se tiennent en faction. Celui de gauche a le cou plié parallèle à ses épaules, et celui de droite a le torse tordu à quarante-cinq degrés sur le côté.
Ils saluent Fêlé à son passage, il sent jusque dans sa chair la chaleur de leur respect.
Le Fantôme frappe à la porte. Quelques secondes passent avant qu’il n’entende le bruit d’un livre qu’on referme, et une voix l’appeler.
Il ouvre la porte, et aperçoit, au bout du couloir, la silhouette retournée du Haut-Conseiller, éclairé par un lustre au-dessus de lui.
Le Fantôme avance, ses pas claquent sur le parquet.
L’homme qui était jusque-là à l’étude se retourne lentement. Son manteau froisse lorsqu’il effleure le bureau.
Les ombres des mèches de sa chevelure recouvre son front. Ses pommettes saillantes projettent des triangles sombres qui découpent la lumière sur son visage. Il n’y a guère que son nez dont le cartilage est presque visible de sous sa peau, et ses sourcils, qui sont éclairés par la lumière.
Il n’y a plus qu’une fine couche de chair qui recouvre le crâne du Conseiller. Il tend sa main pour attraper les documents que lui tend Fêlé.
D’un coup d’œil, il acquiesce en analysant les données. Il plie les comptes rendus, les posent sur son bureau, et regarde à travers la fenêtre.
Fêlé le regarde devenir pensif. De profil, Sayem ressemble encore à ce qu’il était il y a six ans, avant que l’insomnie ne creuse son visage, et notamment les cernes désormais violets.
« Maintenant, il ne nous reste plus qu’à prononcer le service militaire obligatoire pour ce qui reste de notre jeunesse. »
Marmonne-t-il entre ses dents. Le Fantôme le regarde, et le conseiller finit par se tourner vers lui.
« Nous arrivons au terme de l’Empire sous son ancienne forme, l’opinion sera prête à l’accepter. »
Fêlé baisse la tête.
« C’était… calculé ?
— Je pensais que ça arriverait plus tard, mais oui. »
La voix du conseiller ne trahit rien de son état. Les mots sont pesés, le ton mesuré. Ses paupières battent mécaniquement, et il serre son poignet pour empêcher sa main de trembler.
« Pourriez-vous faire part à l’Éternel des avancées ? S’il est en mesure de comprendre, en tout cas. »
Fêlé acquiesce, il sent les muscles de son bras droit se tendre. Sayem passe à côté de lui et tape sur son épaule en souriant.
Le Fantôme frissonne. Incapable de bouger son épaule, il écoute le haut-conseiller s’éloigner derrière lui. Il attend que vienne la douleur, mais rien.
C’était juste… un geste de…
sympathie.
Ose-t-il penser en jetant un regard derrière son épaule, prêt à rencontrer le regard de son maître poser sur lui. Son dos se tend, il sent son système nerveux distribuer des décharges électriques partout dans ses membres. Incapable de contrôler les réactions de son corps, il serre les poings et supporte.
« Fêlé ? »
Le jeune Fantôme se tourne difficilement vers Sayem. L’homme qui se tient devant lui, vient d’attraper les deux extrémités d’un linge épais, plié en quatre. Le Haut-conseiller tire et révéle progressivement la longueur de ce qui s’avère être un étendard.
« Vous parlerez aussi à l’Éternel de notre arme politique. »
Il secoue ses bras et le tissu claque, avant de retomber au sol, complètement déployé.
Trois barres vertes, de plus en plus grandes, trois seuils qui coupent en deux des demi-cercles bleus qui se concluent sur une épée qui les traverse tous, et au-dessus de son pommeau, un cercle complet, jaune.
Fêlé regarde l’étendard, à la fois familier et étrange. Lorsqu’il reconnaît le motif et la couleur des demi-cercles, il se rappelle immédiatement de l’étendard de l’Empire, les trois cercles enlacés, et les barres vertes, traversées par l’épée, c’est l’étendard de Rysonell.
Enfin, le cercle complet au-dessus du reste, est la seule vraie originalité de ce blason qui ose marier ceux de Vylyindyll et de son ennemi historique.
Le Fantôme jette un œil à Sayem. Ce dernier arbore un sourire en coin, qui donne un peu de couleur à son teint blafard.
« Un symbole, voilà ce qui manquait à notre projet.
— Nous allons envahir Rysonell ?
— Pas envahir, précise Sayem, du moins, ce n’est pas l’idée. L’idée, c’est de négocier une alliance, pour la survie de nos deux nations, avant de les fusionner.
— C’était donc ça, le projet migratoire ?
— Plus il y a de Vylyindiens en Rysonell, plus les Rysonelliens sont familiers avec nos coutumes, plus ils y sont familiers, moins ils seront hostiles lorsque viendront des représentants politiques et militaires. Les temps sont suffisamment désespérés pour qu’ils adhèrent à un projet d’alliance, nous avons des hommes dans la force de l’âge, nous les entraînerons, les disciplinerons, et nous proposerons de travailler leurs terres pour nourrir tout le monde, et assurer leur sécurité dans le monde d’après. »
La chaleur qui se diffuse dans le torse de Fêlé est étrange. Ce n’est pas le feu des veines de l’Éternel qui se manifeste, c’est quelque chose qui a à voir avec son propre corps, sa propre chair. Ses pensées trahissent un sentiment inédit, sur lequel il ne saurait mettre un mot.
« Qui sait ?
— Moi-même, l’Éternel, et vous. »
La chaleur s’amplifie.
Le torse du Fantôme se gonfle.
« Mais… si les Rysonelliens refusent ?
— Ils ne refuseront pas, élude Sayem d’un sourire.
— Comment pouvez-vous en être certain ?
— On ne refuse pas une offre pareille à une armée deux à trois fois plus importantes que la vôtre. »
Fêlé penche la tête sur le côté. Il n’est pas familier du monde de Sayem, il n’est même pas familier avec le principe de l’échange verbal même. Mais il croit comprendre.
Lui-même ne saurait dire non à son maître, il sait combien il est plus puissant que lui.
« La guerre ?
— Je n’en veux pas, et c’est pour ça que je vais faire en sorte que notre armée soit si supérieure à la leur, qu’ils ne pourront même pas songer à l’idée de faire face. Nos renseignements sont formels, en additionnant la garde de Ragwell et ce qu’il reste de leur armée, ils seront à peine un millier, je vise trois mille hommes au minimum. »
Fêlé se représente les rangées de soldats. Il se rappelle la guerre, les champs de bataille. Le contraste entre avant et après les combats. Il se souvient avoir vu des parterres de fleurs, des ruisseaux, des arbustes qui recouvraient une vaste lande. De l’autre côté, à l’orée d’une forêt, il avait vu poindre les étendards verts des Rysonelliens venus avec le Général Oraka affronter les Vylyindiens sur leur sol.
Après les combats, lorsque la terre était si imbibée de sang qu’il en coulait en rigole, il ne restait des fleurs et des brins d’herbes qu’une bouillie mêlée à la chair et le métal.
Ce soir-là, il avait eu l’autorisation d’enlever son masque pour le passer sous l’eau. Il se souvient s’être demandé à qui appartenait le sang qu’il nettoyait.
« Fêlé ? »
Le Fantôme revient à lui, secoue la tête et déclare :
« Je m’en vais partager la nouvelle à l’Éternel. »
Et d’un signe de tête, il prend congé du Haut-conseiller qui le regarde partir, sourcils levés.

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