Éclipse : Partie III

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Le Fantôme grimpe un étage de plus. À mesure qu’il approche des quartiers de l’Éternel, les flammes des torches sont moins ivres de vie. Dans le corridor, les ombres dominent les auras de lumière, et l’atmosphère se rafraîchit.

Là où il se rend, on ne trouve personne errer. Sur le sol de marbre, le vent soulève quelques flocons de cendre qui se sont infiltrés jusqu’ici.

Sous l’interstice de la porte des quartiers de son chef, Fêlé aperçoit une fumée translucide, à l’odeur âcre.

Le Fantôme entend les chants dans son esprit. Il imagine le visage d’une femme, aux cheveux dissemblables, bouclés et lisses, noirs et roux, aux racines bleutées.

Des yeux incandescents azur.

Il presse sa main contre son front, l’image le harcèle, un froid chaleureux s’empare de son corps tout entier. Fêlé frappe nerveusement à la porte, au même rythme que son cœur.

Sa vue se brouille, il ferme les yeux.

Il les rouvre, et il se trouve devant une peinture d’une grande dame vêtue de blanc et de noir, de longs cheveux bouclés et roux tombant en cascade jusqu’à mi-poitrine. Il croise son regard et est assailli de nombreux souvenirs. Il entend frapper à la porte, et sans qu’il ne le commande, il tourne sa tête vers la porte.

Et il se voit, son masque gris, fendu.

« Entre. »

Fêlé rouvre les yeux une seconde fois, la porte est ouverte.

Le masque de l’Éternel le toise. Assis sur son lit, devant la peinture d’Ariane, décrochée du mur, il attend. La fenêtre est ouverte, laisse rentrer les flocons de cendre qui recouvre le sol et les draps.

Le bras gauche tordu du chef de l’Ordre, à la forme d’un éclair, dont l’extrémité brille d’un éclat si fort que le cuir de son gant a fondu et s’est mêlé à ce qu’il reste de sa peau décharnée.

Le Fantôme met un pied devant l’autre, craignant que l’Éternel ne change d’attitude. Impossible de savoir ce qu’il se cache dans l’obscurité des deux trous qui devraient donner sur ses yeux.

Fêlé s’agenouille, courbe l’échine, pose son front sur son genou, attendant comme il se doit d’être autorisé à penser et projeter sa pensée.

« Il faudra que tu surveilles Dexta, j’ai besoin de connaître ses intentions. »

Le Fantôme reste le regard tourné vers le sol, mais il est très difficile de résister à l’envie de relever la tête et de confronter l’Éternel à sa phrase. Il l’entend souffler, péniblement, les saccades ressemblent à des sanglots, des onomatopées sonores, des syllabes qui s’échappent et se perdent dans des mots incertains.

« Oublie. »

L’Éternel se redresse, ses jambes tremblent, tandis qu’il se dirige vers la fenêtre et la referme de sa main droite, la gauche restant en suspension dans l’air, figée.

Il se détourne vers son apprenti, toujours courbé.

« Lève-toi, tu peux parler. »

Fêlé s’exécute, mais hésite à prononcer le moindre mot, il sait ce que ça lui a coûté il y a seize ans.

Mais… il sait qu’il n’a plus le même homme face à lui.

« Sayem compte former une grande armée en imposant un service militaire, puis, nous irons négocier avec Rysonell une alliance. »

L’Éternel ne le regarde pas. Les yeux tournés vers la peinture, la tête tremblante, le chef de l’Ordre demeure stoïque.

Le cœur de Fêlé s’accélère. Il sent le dos de sa main gauche brûler, tant et si bien que son poing se serre. De la fumée s’échappe de la Marque de l’Éternel.

« Ah… ça avance. »

Il se passe quelques secondes.

Quelques dizaines de secondes.

Personne ne bouge, l’un par peur, l’autre par évasion.

Le décor se déforme sous les yeux de Fêlé. Il se trouve un moment dans une autre chambre, au plafond, à regarder vers le sol comme s’il était sorti de son corps.

Une jeune femme, assise à un bureau recouvert de carnets de voyages, lit. Ses cheveux sont noirs, lisses, tombent sur ses épaules. Accoudée sur son bras droit, le menton appuyé contre sa paume, il peut voir la lueur bleue qui se dégage du dos de sa main, et illumine le bois ciré du bureau.

Soudain, c’est comme si on le tirait par l’arrière du crâne et il revient à lui. L’Éternel a les yeux rivés sur le visage de son apprenti. L’air autour d’eux, est si chargé en flux qu’on peut voir l’atmosphère auréolée d’une clarté bleutée.

« Qu’as-tu vu ? »

Ce n’est pas une question ordinaire. Fêlé déglutit, il sait ce qu’il risque à dire la vérité, et ce qu’il risque à mentir.

« Une femme, elle lisait. »

Il voit le poing de l’Éternel se serrer, et ferme les yeux.

Il compte les secondes qui passent, pour se distraire de la souffrance qui va surgir d’un instant à l’autre.

Au bout de dix, il arrête de compter.

Au bout de vingt, il se risque à rouvrir les yeux.

Son maître se tient debout devant lui, le souffle court.

« Va-t’en. »

Il sait ce qu’il risque à ne pas obéir.

Enfin, non, il ne sait pas ce qu’il risque.

Il ne sait plus rien.

Il ferme la porte derrière lui, et s’éloigne au plus vite du corridor, où l’air est devenu plus froid encore.

Dans ses quartiers, l’Éternel se détourne du portrait de sa sœur, et s’approche d’un miroir couvert de poussière, où il peut encore apercevoir sa silhouette derrière la pellicule de particules.

Il passe ses doigts sur la surface.

Iris, dans sa chambre au Palais de Ragwell, entend un frottement sur du verre.

Elle tourne sa tête vers la fenêtre. Hormis les flocons qui cognent contre la vitre, il n’y a rien.

Ses doigts froissent le papier du carnet, tandis qu’elle se lève en tendant l’oreille. Le bruit semble avoir disparu. Elle jette un regard furtif vers son miroir, dans un coin de sa chambre.

Dans la partie supérieure, elle a l’impression d’y voir des traces de doigts. Elle fronce les sourcils.

La Marquée part s’asseoir, et se replonge dans la lecture.

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