Des lettres pour mémoire : Partie I
Soixante carnets remplis de textes, de notes de bas de page.
Iris en lisait un par mois. Elle était arrivée au terme du dernier, et s’est attelée à relire ceux qui l’avaient le plus marqué.
La Marquée passait environ une demi-heure à deux heures à lire chaque jour, après l’entraînement. Quand elle entendait les pas de Marion derrière sa porte, elle s’interrompait dans sa lecture, cachait le carnet qu’elle était en train de lire dans un tiroir, et attendait que l’historienne vienne la saluer, ou partait sans l’avoir importuné.
Elles se voyaient environ quatre fois par jour. Elles échangeaient à peu près autant de phrases respectivement. Parfois, Amel était présent, et c’était l’opportunité pour elles de partager quelques phrases de plus qui s’adressaient autant à lui qu’à l’autre.
Marion s’était intégrée convenablement dans la vie du Palais. Elle était identifiée comme la conseillère chargeait de la mémoire du Royaume, de l’enseignement, elle avait même un petit noyau d’étudiants issu de la Haute-ville à qui elle partageait ce que, jadis, Ariane lui enseignait. L’historienne était très investie dans son rôle de professeur.
Iris remarquait à quelle fréquence les élèves de cette dernière venaient l’inviter à se joindre aux cours, la jeune femme déclinée poliment, mais demandait les notes des apprenants qui acceptaient de le lui les transmettre.
Ainsi, la jeune Marquée connaissait par cœur les mots de Marion. La structure de ses phrases, sa tendance à métaphoriser son rapport au temps, sa manière de parler des jours comme des bruines sur un rocher, le rocher étant sa vie. Iris ne commentait jamais les carnets, ne posait jamais la moindre question, et Marion ne l’invitait pas à le faire.
À la place, à l’occasion, elle lui demandait.
« Qu’as-tu fait de beau, aujourd’hui ? »
Ce à quoi Iris répondait les beaux jours : « Comme d’habitude, je me suis entraînée. » ou elle haussait les épaules, sans vraiment adresser la demande. Dans ces moments, la jeune Marquée remarquait que les doigts de Marion se crispaient malgré son sourire.
Alors Iris répondait à son sourire.
Le jour de ses seize ans, la jeune Marquée s’est levée de bon matin, plus tôt encore que d’habitude.
Quelques gouttes azures crépitent sur le matelas. Lorsqu’elle appuie à côté des traces d’énergie, le tissu en suppure. Dans la nuit, elle a senti le liquide s’échapper de son corps.
Cela a commencé quand elle avait huit ans, peu de temps après l’immersion dans le bassin d’énergie. Le phénomène s’est amplifié au fur et à mesure des années, mais là, c’était assez exceptionnel. Shifa lui avait parlé des règles qui finiraient par advenir, mais elles n’étaient jamais venues, à la place, elle saignait de la Marque.
Iris se sent regardé, comme souvent, écouté aussi. Les chants sont devenus un bruit de fond, la présence des flux autour d’elle une brise chaude permanente qu’elle ne pouvait fuir. Elle les avait amadoués, faute de pouvoir choisir.
Mais ce matin-là, elle regarde le miroir.
Sa main se contracte.
C’est autre chose encore.
Elle soupire et se lève, attrapant ses vêtements d’entraînement. L’odeur âcre et acide pouvait être désagréable à l’époque, mais à présent, elle était confortable, elle savait qu’après la séance, elle se sentirait bien.
L’odeur préemptait l’humeur, en quelque sorte. Le goût de l’effort vient avec la certitude que l’on en sera récompensé, jusqu’à ce que l’effort devienne la récompense à part entière.
Prête pour l’effort au moment venu, Iris saisit un des carnets de Marion, un de ceux qu’elle lui a offert lors de son quinzième anniversaire. Elle se souvient encore de ce qu’elle lui avait dit :
« Celui-là ne t’apprendra rien sur la géographie, la politique, ou même les coutumes de quelques pays que ce soit. Par contre, tu y apprendras un peu plus sur ton père. »
Il avait été une lecture… décevante.
Iris y avait appris que son père était devenu mercenaire à dix-huit ans. La guilde des mercenaires de Rysonell avait été exemptée du droit de conscription, l’armée ne pouvait pas mobiliser les jeunes mercenaires pour le conflit en Vylyindyll. Étrangement c’est à la majorité que son père était devenu mercenaire et avait pris son nom de baptême : Marcheur.
Pourquoi Marcheur ? Parce qu’il avait fait la route du désert du Quosib jusque la frontière nord qui sépare le Royaume du Comté de Valsh, environ mille kilomètres. Quand on lui a demandé si son cheval n’avait pas eu de mal à le porter jusque-là, il n’a pas compris la question et a répliqué :
« Je suis venu en marchant. »
Marcheur.
Ce n’était pas la première déconvenue que lui apprirent les mémoires de Marion. Il y avait aussi le fait que son père n’avait, en fait, jamais été un vrai combattant. Sa première rixe digne de ce nom, date d’un an avant son contrat pour le Roi Xilwell, lorsqu’il a fait le voyage vers Valsh pour échapper à l’élargissement du droit de conscription dans le Royaume. Là-bas, il a eu à faire à des bandits de grand-chemin, et a fait couler son premier sang, avant d’être roué de coups par les deux survivants, sauvé in extremis par des gardes qui patrouillaient dans le coin.
C’était un homme chanceux, en fait.
Le carnet était rempli des anecdotes que Marcheur avait partagé à Marion. Iris n’avait pris goût à sa lecture que parce qu’elle avait senti dans la plume de la chercheuse, le lent et subtil virage de l’intérêt à la tendresse. Elle avait appris au mercenaire à lire, à écrire, à se livrer, et elle avait réussi à faire de lui l’homme qu’il voulait être mais qu’il n’avait jamais pu parce que Marcheur était un homme seul.
De ses sept ans, où il s’est réveillé avec une Marque à la main droite, au milieu du désert, sans souvenir de ce qui s’était passé avant, à ses dix-huit, il avait passé sa vie à voyager, s’installer quelques jours quelque part, et fuir lorsque les gens autour de lui se rendaient compte qu’il avait cette drôle de chose à la main, et qu’il entendait des voix.
Iris lisait environ dix mille mots par jour. Ce carnet en faisait peut-être quarante mille. Mais elle avait mis un mois à le lire.
Un an plus tard, elle sentait qu’elle devait le relire.
Il y a un confort désagréable dans le fait de ne jamais vivre ce que l’on craint.
Marion vit depuis six ans avec la peur que sa fille la confronte, et depuis six ans, tous les soirs sont un soulagement d’avoir évité le pire.
Le pire est toujours à venir. Ce sentiment est familier, subtilement différent des dix ans de voyage, et singulièrement similaire. Ces nuances d’angoisses tordent différemment les angoisses. Quand elle croise les yeux d’Iris, son cœur s’emballe, lorsqu’elle s’en détache, il lui manque et elle se noie dans les souvenirs d’avant la crise, quand elle avait encore de grands espoirs pour sa vie.
La première année de son retour, Marion allait fréquemment marcher dans la basse-ville, jusqu’aux portes qui donnent sur les faubourgs, l’exact même trajet de son départ il y a seize ans. Elle a même surpris Amel, une fois, la regarder partir, sans qu’il ne se précipite à sa poursuite cette fois.
Chaque fois, elle s’arrêtait au seuil des portes, prête à faire un pas de plus. Elle ne saurait dire si c’est la honte, où l’épaisseur trop importante de la permanente tempête de cendre qui l’a fait reculer à chaque fois.
Elle avait eu besoin de refaire ce parcours, jusqu’à ce que l’envie passe. Maintenant, ses mèches grises étaient assez nombreuses dans sa chevelure, et les douleurs dans ses lombaires suffisamment prononcées, pour qu’elle se résigne à se dire qu’elle avait bien profité de sa jeunesse pour explorer le monde.
Marion avait trouvé de la satisfaction dans son rôle d’enseignante, elle se faisait même à l’imposture que représentait sa place au Conseil.
Aujourd’hui, le programme est le même que d’habitude, à une exception près : sa fille a seize ans, et cette année, elle n’a plus rien à lui offrir de son voyage.
Cette année, tout ce qu’elle avait pu écrire à sa fille, venait de tarir.
Ce qui veut dire que si elle ne lui écrit plus, elle devra lui parler.
Elle tend l’oreille. Il lui parvient le bruit de pas, venant de derrière la porte de ses quartiers.

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