Ça s’est passé ici, n’est-ce pas ? Partie I
C’est probablement la centième fois que Marion pose le pied dans cette salle depuis son retour.
Ça n’est jamais devenu indolore.
Elle a pris l’habitude de fixer sa chaise, celle qui se trouve à gauche du bouquet de mains prêtes à saisir la couronne de la statue de Xilwell, juste pour ne pas se focaliser sur la statue de Rysonnel IV.
Mais cette fois, elle échoue. Iris passe à côté d’elle, lui jette une œillade et dévie son regard jusque-là où Marion a figé son attention.
La Marque aspire quelques fragments azurs à peine visibles dans l’air. La Marquée regarde sa main, les veines gonflent sous sa peau, se tendent en direction de la statue.
Elle lève les yeux et se dirige vers là où l’énergie semble stagner, comme une nappe de brouillard.
Marion regarde sa fille s’avancer vers l’endroit où elle se rappelle avoir pressé la plaie de Marcheur. Ses doigts se frottent nerveusement, au souvenir du sang qui souillait leurs entre-deux. Elle lève sa main et masse son cou.
Iris s’agenouille aux pieds de la statue. Elle frotte le sol de sa main Marquée, laisse ses doigts caresser un interstice entre deux carreaux de marbre, suffisamment étroit pour que l’on ne puisse y voir autre chose que l’obscurité, mais suffisamment large pour que…
Ses yeux s’écarquillent.
Elle se sent glisser entre les dalles, pénétrer dans la terre en dessous, couler le long de micro-tunnels qui s’enfoncent.
La Marque dégage une fumée à l’odeur âcre.
« Ça s’est passé ici, n’est-ce pas ? »
Marion entend la voix d’Iris comme si elle se trouvait sous l’eau. Elle cligne des yeux, et regarde dans la direction de la statue.
« Oui. »
Iris continue de caresser le sol, sa conscience remonte à la surface, jusqu’à ce qu’enfin, elle sente sa peau accrocher à la roche et les poils de ses bras frémirent.
« Elle s’appelle Iris. »
La jeune femme se redresse et se tourne vers Marion. Les deux s’observent, Iris a la bouche entrouverte, tremblante à l’idée de poursuivre.
« C’est vrai que ce sont ces derniers mots ? »
La conseillère baisse les yeux sur le carnet que sa fille tient encore dans sa main. Elle acquiesce, comprenant d’où vient la question de la Marquée.
« Je ne l’aurais pas écrit, sinon. »
Iris balaie la pièce du regard. Cet endroit est rempli de flux énergétiques, sans qu’il n’y ait la moindre raison à cela. C’est un lieu de convergence, comme si la planète s’intéressait à lui parce qu’il en renfermait une partie de son histoire, de son identité. La jeune femme sent sa peau vibrer avec les filaments bleus, invisibles aux yeux des autres, mais discernables par ceux de la Marquée.
Lorsqu’elle contracte la Marque, ils viennent à elle, la traverse par ses veines, et amènent avec eux toute la chaleur que contiennent les souvenirs de cette salle.
Mais il est impossible de savoir à qui ils appartiennent. Les chants ont beau être clairs dans ce qu’ils communiquent, ils ne sont qu’un Chœur d’où il est impossible d’en discriminer les voix. Les flux sont une osmose dans laquelle ceux que vous cherchez ont fini de se fondre dans une unité qui vous dépossède de leurs intentions.
Marcheur est partout. Ici, dans sa tombe, et dans l’atmosphère de la planète entière.
Comme une goutte de pluie, diluée dans l’océan.
Vous ne la retrouverez jamais.
C’est comme si elle n’avait jamais existé.
Marion aimerait pouvoir effacer le vide dans le regard de sa fille à cet instant. Il y a probablement quelque chose à lui dire pour la soulager du doute qui semble s’emparer d’elle.
Mais ses entrailles lui disent que même avec la meilleure des phrases, elle, et spécifiquement elle, ne ferait qu’amplifier le mal qui saisit sa fille.
Iris secoue sa tête et se diriger vers la sortie de la salle du trône.
« Le soleil est haut, Amel doit m’attendre pour l’entraînement. »
Marion sent le passage de sa fille à côté d’elle. Elle se retourne sur la Marquée, et lui demande :
« Je peux t’accompagner ? »
La jeune femme ralentit son pas, lève la tête sans se retourner.
« Pourquoi faire ? »
La conseillère sent son palpitant s’accélérer.
« Je dois parler à Amel avant le conseil. »
Elle serre les poings et les dents. La jeune femme pivote légèrement la tête vers sa mère, sa bouche s’entrouvre, ses sourcils se froncent.
Avant qu’ils ne s’abaissent, et qu’elle ne réponde.
« Tu es chez toi. »
Marion regarde sa fille reprendre sa marche, et quitter la salle du trône.
Elle se retourne pour contempler la troisième dalle, aux pieds de la statue de Rysonnel IV.
Elle est la seule dans le monde à se rappeler que c’est sur cette dalle que Marcheur a poussé son dernier soupir.
Cette solitude est précieuse.
Marion emboîte le pas d’Iris.

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